Sneak Preview of Next Novel

I couldn’t resist sharing with you a bite of the next novel I’m working on…I hope you’ll enjoy!

Shirine

Je suis une enragée. Une enragée de ma terre, de ma vie, de mon absence d’existence. Je me lève le matin avec le goût amer et bilieux de ma salive métallique, mon sang bouillonnant déjà dans mes veines fatiguées. A peine les yeux ouverts j’en veux à cette ville blanche comme de la crème, doucereuse comme un gâteau de mariage, alors que je sais pertinemment qu’elle est entrée en putréfaction depuis longtemps, elle et le monde arabe qui l’entoure, je la sais maculée de boue, de la boue faite de cette poussière qui caractérise Alep et de cette pluie fine qui aime à s’abattre sur le ville. Je la sais salie de la morsure des bavardages médisants des vieilles femmes qui n’ont rien d’autre à faire, pas plus que les jeunes d’ailleurs, qui aiment autant parler sinon plus que leurs aînées, qui adorent commenter mes cheveux courts et mes pantalons, mon attitude martiale, ma posture de frondeuse. Je suis ma propre révolte, un soulèvement populaire à moi toute seule, et ça les gens le remarquent, les gens de ne l’aiment pas. Je vis seule, je mange seule, je ne porte pas de maquillage, je suis cernée de mes nuits sans sommeil, le visage marqué et émacié, je hais les moules et les étiquettes dans lesquels on essaie de me couler et que l’on tente de m’estampiller. D’aucuns me croient lesbienne, d’autres folles, au fond personne ne connaît mon histoire et je n’ai pas envie de la leur raconter. Une forteresse imprenable, voilà ce que je suis, voilà ce que je veux être. Je ne baisse ma garde pour personne, si ce n’est peut-être pour Millie, la vieille dame de compagnie de ma grand-mère qui me connaît mieux que personne, qui se fait du souci pour moi, qui me scrute, me surveille, a peur que la digue immuable ne se fissure et ne se brise, laissant jaillir les sentiments enfouis, les larmes ravalées, la colère comprimée et le deuil nié.

Tous les jours en prenant mon café turc bien noir et ma première cigarette de la journée j’observe ma voisine de l’immeuble d’en face. Elle pleure beaucoup, mais comment dire, sans larmes. Elle se contente de regarder la rue fourmillante de vie d’en bas, avec ses vieilles femmes faisant sécher leur pain sur la place du Forgeron, les marchands ambulants, les passants affairés. Elle les regarde et j’ai peur qu’un jour elle ne se jette de son balcon, elle et son air mélancolique de petite fille traumatisée. Elle m’énerve. J’ai envie de la secouer, de lui dire qu’elle doit et qu’il faut se battre, et garder sa tête haute, plus haute que les lames acérées de l’angoisse.

J’ai croisé beaucoup de femmes comme elle dans mon autre vie, on dirait qu’elles sont là, avec nous, mais leur regard vide indique qu’elles sont mortes.

Voilà ce que je ne veux pas devenir. Plutôt crever que d’admettre que je suis morte à l’intérieur, je préfère cent fois être en guerre contre la terre entière, je préfère que l’on murmure de désapprobation derrière mon passage, plutôt que de devenir une quelconque bobonne sans aspirations ni souffle de vie.

Je berce et protège ma colère, mon dernier rempart contre l’assassinat de mon âme.

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