Café

 Noisette, Seda, wassat, Americano, cappucino, latte, renversé, crème, tant de  dénominations pour désigner ce breuvage divin sans lequel la moitié de la force laborieuse de l’hémisphère Nord (moi la première) serait incapable de fonctionner normalement, errant tristement tels une armée de zombies, désorientés et bloqués dans les limbes affreuses du demi sommeil, j’ai nommé le café.

Est-ce un hasard si mon premier blog s’appelle Café Thawra et si mon premier roman s’est vu l’octroi du patronyme Café Noir? Ou suis-je si viscéralement attachée (euphémisme pour dire chroniquement dépendante) à mon café matinal, potion magique reconnectant mes neurones, que j’ai la malencontreuse tendance à invoquer les précieuses fèves comme talismans bienfaiteurs?

Je n’en ai aucune idée, toujours est-il que le café me suit partout, que j’emporte son arôme replié bien au chaud dans un coin de mes facultés olfactives et que rien ne m’insupporte tant que ce café Americano, sorte de soupe brune infâme, (Du jus de chaussettes heyda, argumente ma mère de son accent de Libanaise chantante, bi arref tfouh!) auquel il semblerait que je sois condamnée sur mon lieu de travail.

Au delà des arômes et vapeurs de mes graines chéries, j’aime la sonorité du mot, en français comme en arabe, comment le ca- français se mue en Kaf arabe, lettre que j’ai du mal à prononcer, issue des tréfonds de la gorge et que le dialecte libanais rend muette, cette lettre caractéristique de la langue arabe, ce ca/kaf vigoureux, annonciateur du corps de la boisson, pour se finir en un abrupte fé pour la langue de Molière, -hua pour le tout aussi rêche arabe, façon de dire à l’auditeur, mais qu’est-ce que vous croyez, je ne compte pas vous révéler tous mes secrets dans mon nom, ce serait bien trop facile.

J’aime ce mot qui me renvoie aux cafés orientaux, endroits suprêmes de la socialisation dans le monde arabe, jusqu’à maintenant en Syrie, royaume imprenable des hakawatis, ces hommes raconteurs d’histoires fabuleuses transportant leur auditoire vers des contrées et des dynasties inconnues. J’aime ces salles enfumées du Liban où l’on commande un arguilé et un jeu de carte ou un backgammon (tawlé), jeu durant lesquels les actions sont ponctuées d’expressions turques telles que chech bech, rares intrusions linguistiques permises à l’ex colonisateur ottoman honni.

Par-delà tous ces méandres stylistiques, le café reste à jamais ma madeleine de Proust. Premier souvenir, enfoui dans mon inconscient, image à jamais imprimée dans les tréfonds de mon cerveau, gravée dans ma rétine, ma mère préparant son café turc dans sa raqwé, faisant bouillir l’eau, les yeux chassieux, les traits se remettant doucement du sommeil si profond dans lesquels ils s’étaient si délicieusement abandonnés. Ma mère m’expliquant tout en préparant son filtre de réveil, afin que je sache le faire correctement. Mesurer le volume d’eau avec une tasse à café. La faire bouillir. Mettre autant de sucre que de tasses d’eau, car ma mère prend son café wassat, moyennement sucré, alors que je me délecte de la saveur âcre et amère du café turc seda, sans l’intervention horripilante et mielleuse du sucre. Pour chaque volume d’eau, deux cuillères de café moulu Turc, très très fin, comme de la farine, un mélange de Moka et d’Arabica s’il vous plaît, puisqu’il faut vivre en Europe où l’on ne trouve pas les mélanges de ce formidable M. Najjar. Remettre sur la plaque, ou encore mieux, sur la cuisinière à gaz. Attendre les premiers frémissements du mélange. Ôter du feu. Servir, faire en sorte que la achwé, la mousse du dessus soit répartie dans les tasses. Parfumer de cardamome.

S’asseoir à sa fenêtre, allumer la première cigarette de la journée, se réveiller à la vie, le goût du Liban dans les veines. Plus tard l’ on tournera sa tasse pour y lire l’avenir dans le marc en arabesques, on y verra un mari, des jaloux, des coups de fil, des bonnes nouvelles, et surtout, surtout, un coeur au fond de la tasse.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s