Deuxième Extrait du Prochain Roman

Abu Nûwas

Personne ne me croit, personne ne me fait confiance, mais je le sais bien, moi, que je dis la vérité. Dans la vieille ville ocre pétrie de chaleur, sèche comme un coup de trique, les ombres se profilent sur les rues pavées de l’ancienne cité, porteuses de gloire ou de déchéance, de bonheur, de vie, de catastrophes et de drames. Je ne me mêle pas au peuple d’en bas, ça fait bien longtemps que je les ai abandonnés pour la poésie de mes pigeons volants et de mon ciel d’azur. Doucement, onctueusement, je fais  décrire aux oiseaux de voluptueuses arabesques célestes, aériennes et éphémères comme les volutes des narguilés fumés par le peuple d’en bas.  A gauche, à droite mes mignons,  et je répète ce même geste autant de fois qu’il le faut, jusqu’à ce que ce sempiternel mouvement de balancier devienne hypnotique et apaise enfin ce capharnaüm de pensées qui m’étouffe la tête, doublé de la clameur ininterrompue de la populace qui s’agite en dessous de moi.

A leur basse vie de terriens je préfère les ivresses de mes toits, à leur dévotions bigotes, la communion directe avec l’Eternel. Mais eux ne comprennent pas, du reste, ils ne comprennent rien à l’ineffable charme de faire danser des oiseaux, comme ça, simplement pour le plaisir et le spectacle éblouissant de la beauté. De tous les maux, l’ignorance est le plus à craindre, car elle entraîne méfiance, médisance, persécution. Ma race et moi n’échappons pas à la règle, les bourgeois n’aiment à voir que ce qu’ils comprennent, que ce qui rentre dans leur cadre de pensée. Persécutés, nous le sommes, et certaines lois nous font passer pour des scélérats de la pire espèce, voyeurs et menteurs. Du haut de nos toits blanchis par la lumière, nous pouvons tout voir, tout entendre, et c’est pour cette obscure raison, délire de logisticien halluciné, que notre témoignage ne vaut rien devant un tribunal, sous prétexte que nous pouvons voir les femmes à travers leurs fenêtres, ce qui nous rendrait impurs et indignes de confiance. Moi, seuls mes oiseaux m’intéressent, je les choie, je leur rends grâce de la diversion mentale qu’ils m’offrent, de ce voyage, de cette transe. Pour rien au monde je ne briserais la douce musique de notre ballet quotidien pour épier un fantôme féminin dissimulé par des voiles et des grillages.

Je suis un Kechech Hamem, sans doute le meilleur de la ville millémaire d’Alep, et de mon perchoir doré, tous les jours que le Créateur fait, je cherche à noyer mon passé dans des bruissements d’ailes.

 

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