Troisième extrait du prochain roman…

Noha

J’avais 15 ans et j’étais bête.

Voilà comment pourrait commencer le roman de ma vie. J’avais 15 ans, bon sang, quand je m’en rappelle, si j’arrive à m’en rappeler, je me demande bien ce qui m’a prit d’être aussi stupide. Je l’ai vu, et je me suis mis en tête que ce serait lui et personne d’autre. Je devais sans doute trouver cette dévotion d’un romantisme échevelé, ou j’avais un chronique besoin d’affection après la mort de ma mère, je ne sais pas. A l’époque, je pensais que c’était moi qui dirigeais notre relation. Après tout, ne l’avais-je pas pris de haut lorsque l’on nous avait présentés ? Je me regarde à présent dans le miroir ouvragé que j’ai spécialement choisi pour notre chambre à coucher, ce miroir de bois et de nacre que j’ai spécialement fait venir de Damas, prise dans ma frénésie décorative à l’époque où je cherchais encore à camoufler mon désespoir derrière le masque de la ménagère parfaite, qui a tellement de goût n’est-ce pas, jamais un faux pli sur mes cols blancs, modèle de l’épouse sacralisée et comblée.

Je me regarde dans ce miroir et tout ce que j’y vois, c’est une femme encore jeune et éteinte, aucune étincelle d’enthousiasme dans mes yeux trop rougis, mes cernes se creusant de jours en jours. Je me dis qu’il me faudrait un peu de maquillage, des bijoux qui étincelleraient à ma place. J’aimerais pouvoir me présenter à toute cette société qui envahira ma maison ce soir, comme tous les soirs, sans fards ni déguisement, sans masque, mais j’ai toujours été une chiffe molle, je n’ai jamais su, ou voulu, ou pu rien faire par moi-même et pour moi-même. J’aimerais être comme cette fille qui me dévisage tous les matins sur son balcon, qui tire sur sa cigarette comme un homme, avec tellement de rage dans chacun de ses gestes félins, tellement d’arrogance dans sa façon de boire son café que chacun de ses gestes me semble être un défi au monde. Comme j’aimerais posséder sa puissance, sa pulsation de vie !

Je ne sais plus comment Fouad et moi en sommes arrivés là. Lorsque je l’ai rencontré, lui, du haut de ses 19 ans, grand, brun, sûr de lui et possédant plus de prestance que n’importe quel autre garçon que j’avais connu, il me semblait qu’il n’existait pas de plus bel homme sur terre. Je faisais semblant de prendre notre idylle pour ce qu’elle semblait être aux yeux de tous, une simple amourette de vacances entre la bourgeoise syrienne habitant Paris et le mauvais garçon de la ville conservatrice, mais je sentais bien au fond de moi monter ce désir permanent de lui, cette rage farouche qui ne m’a jamais quittée depuis. Qu’est-ce que j’étais bête. Je vivais à Paris dans un magnifique appartement du XVIème, j’allais au lycée Janson de Sailly, je parlais à peine quelques mots d’arabe et me rendais à Alep pour faire plaisir à mon père. Une parfaite bourgeoise parisienne. J’avais des envies d’étudier le journalisme, des projets plein la tête, très peu pour moi la simple vie d’épouse et de mère, cette vie que je percevais comme grise et monotone, réservée aux pauvres filles qui ne savaient rien faire d’autre de leurs dix doigts.

Et regardez-moi maintenant. La plus paumée de toutes ces pauvres filles que je méprisais il n’y a pas si longtemps, ou peut-être était-ce à des années lumière.

Voilà aujourd’hui à quoi se résume mon existence: je vivais pour moi, je l’ai rencontré, j’ai vécu pour lui. Et je n’ai jamais cessé de le faire. 

Cet été-là, j’étais repartie à Paris son regard de velours imprimé au fer rouge dans ma rétine, une furieuse envie de rester près de lui me collant au ventre, ne sachant comment faire pour rester en contact permanent avec lui. Chaque jour je courais depuis le lycée jusqu’à la maison pour lui écrire des lettres enflamées, toutes plus insipides et mièvres les unes que les autres. Oh bien sûr, mon père désapprouvait royalement cette relation, et ma mère… Ma mère ne disait rien, elle était morte et enterrée, elle m’avait abandonnée, elle nous avait tous abandonnées moi, mon père et mes frères, et je n’étais pas prête de lui pardonner. Le problème, c’est que sa voix hantait encore mes pensées, et que je ne pouvais, et ne peux toujours rien faire, sans entendre cette voix si douce, presque un murmure aussi fantomatique que la personne supposée me le susurrer,  commenter mes moindres faits et gestes et me conseiller sur les grands moments de ma vie. Quoique je fasse et peu importe les efforts herculéens que je déploie pour me débarasser d’elle, elle revient et reste là, nichée dans le coin le plus obscur de mon cerveau dérangé.

J’entends les domestiques qui s’activent dans la cuisine, les pas de Fouad qui se rapprochent de notre chambre. Bientôt il sera là, bientôt il me dira de son air indolent de me dépêcher. Il regardera les cernes qui cerclent mes yeux rougis, mon teint blafard et mon regard absent, et je sais qu’un seul haussement de ses épaules, une seule moue méprisante et dégoutée me dévasteront plus que mille cris réunis, car mon mari est de ceux qui ont bien compris qu’il existe d’autres moyens de broyer une personne que la violence qui laisse des marques. Je m’empresse donc de passer un coton imbibée d’eau de rose pour rafraîchir ma peau (mélange l’eau de rose avec une larme d’eau de fleurs d’oranger, me dit la voix de ma mère, ce fantôme ayant élu résidence dans mon âme sans y avoir été invité), d’étaler les poudres, de tracer le khôl et d’abuser des fards qui me rendront un peu de cet éclat perdu. J’aime le maquillage, c’est comme un masque avec lequel je me sens plus confiante, prête à affronter le monde du dehors. Comme si ce n’était plus moi qui sortait. Fouad entre en trombe dans notre chambre, apportant avec lui les odeurs et les bruits du dehors, un courant d’air frais mêlé de poussière, d’odeurs de cuisine et d’épices, et de quelque chose de plus sulfureux que je me refuse à investiguer. Je le vois s’évaluer l’espace d’un instant dans ma glace de Damas, puis les questions fusent: qu’as-tufaisàmangerpourquoinestupasprêtequattendstupourthabiller. Un poème de chevalerie et de galanterie mon mari, une Carte du Tendre à lui tout seul. Je dois le quitter, voilà ce que moi, ou ma voix, ou nous deux, nous nous (je me) disons (dis).

Ne vous inquiétez pas, l’honneur est sauf, je ne le ferai pas.

Je suis trop faible pour ça.

Parfois, je m’ennuie moi-même, qu’est-il advenu de la jeune femme que j’étais? Je sais qu’elle est là quelque part, moribonde, mais prête à renaître de ses cendres, et j’attends patiemment l’heure à laquelle elle choisira de se rebeller contre celle qui la tient captive. Moi. La femme qui ne se sauvera même pas elle-même.

Il parle, Il parle, il ne sarrête pas, il veut que je fasse mille choses encore avant que ses précieux invités narrivent, et moi assise à ma coiffeuse, je me concentre de toute mon âme sur ma toilette pour éviter son regard, éviter cette humiliation que  constituent ses yeux indifférents.  Jaurais de loin préféré quil me haïsse, ne serait-ce que pour me prouver à moi-même qu’il m’a un jour aimée.

Et pourtant, il m’a aimée, je le sais, je refuse de croire que toutes ces envolées lyriques dont il me gratifiait n’étaient en fait que de sombres ruses pour accéder à ma fortune, ou plutôt, à celle de mon père, et lancer ainsi sa carrière, lui, l’homme débrouillard qui n’a jamais ouvert un livre.

Ah oui vraiment, j’étais trop bête. Nous n’avion rien en commun, absolument rien, il était aussi pragmatique et terre-à-terre que j’étais rêveuse, j’adorais lire, il se moquait gentiment de moi et de mes lunettes, il ne vivait que pour le prestige et la reconnaissance de ses pairs, j’étais allergique à la société. Et pourtant, que de fois m’a-t-il quittée, et que de fois ai-je rampé à ses pieds. Pour lui, j’avais tout oublié, ma loyauté envers ma famille, mes amis, mes études. J’avais même tenté d’enterrer la voix de ma mère qui ne me quittait plus depuis sa mort. Je ne voulais pas l’entendre me crier mes erreurs, me souligner mes manquements. Je ne voulais qu’une seule chose: la certitude que quelqu’un m’aimerait de façon inconditionnelle, comme elle n’avait jamais su le faire, comme mon père tentait en vain de le faire, comme je saignais pour que quelqu’un le fasse. Et ce devait être lui, ce ne pouvait être que lui, je l’avais trouvé, je ne pouvais ni ne devais le laisser s’éloigner. J’en faisais mon affaire d’Etat personnelle.

Une idiote je vous dis, et tandis que je m’apprête silencieusement, comme une petite souris craintive et obéissante, j’ai envie d’arracher ces jolis yeux que j’habille de mascara pour me punir d’être toujours l’idiote finie que je suis devenue, l’imbécile que je n’étais pas jusqu’à mes 15 ans.

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