Lady Marmelade

Des sequins, des frous-frous, des décolletés plus que plongeants, des strings dignes du Quartier Rouge d’Amsterdam. Des paillettes, des plumes, des ensembles de dentelles et de satins, déclinés en vert, en bleu, en crème, en noir, le tout au vu et au su du quidam se rendant à son travail et vaquant à ses occupations quotidiennes. 

Non mes chéris, nous ne sommes ni à Paris, Berlin ou Londres, ni dans aucune autre capitale européenne, mais bel et bien en Syrie, dans la ville ô combien conservatrice d’Alep, dans la vieille ville qui plus est, et les femmes qui pénètrent dans ces antres de la lingerie façon boudoir décadent (et vulgaire, il faut bien le dire), ne sont pas des demoiselles de la nuit, mais des mères de familles tout ce qu’il y a de plus respectables, la plupart voilées, certaines portant niqabs et gants. 

Il y a quelque chose de positivement fascinant à étudier les vitrines de lingerie qui s’offrent aux regards des passants, vitrines auxquelles, il faut bien le dire, les locaux ne font même plus attention tant ils sont habitués à ce déploiement extraordinaire de coupes extravagantes et suggestives, laissant présager de folles nuits de séduction et plus si affinités. Le contraste entre la tendance sociétale dominante dans la région de faire du sexe un sujet tabou, ainsi que l’accent qui est mis sur le devoir de décence, de chasteté et de virginité des femmes et ces vitrines remplies à l’excès d’ensembles de sous-vêtements qui feraient rougir (ou en tout cas aveugleraient) une travailleuse du sexe par ailleurs blasée, a de quoi interpeller. 

Comment dès lors expliquer la caractère provocant des modèles de lingerie proposés, mais surtout leur succès et leur visibilité extrême au sein d’un souk ou d’une rue centrale dans un environnement très conservateur?

Tout simplement, et ce n’est là que mon humble avis, parce que ces boutiques sont adressées à la femme mariée, or tout est permis à la femme mariée (dans les limites de son mariage, il va sans dire). Il ne passerait par la tête de personne de considérer ces modèles hauts en couleurs comme étant destinés à des jeunes femmes actives sexuellement en dehors des liens du mariage, c’est pour cela que personne ne s’offusque de voir un ensemble découpé selon la combinaison du dernier clip de Shakira (et nous savons tous comment notre amie aux hanches ayant une existence propre est allergique au tissu) dans une vitrine agencée avec soin et brillamment éclairée, pas plus que personne ne songerait à accabler d’injures une femme qui se rend dans ces boutiques. Ce tabou absolu des relations sexuelles avant le mariage et cette sacralisation de la virginité féminine pré-noces ont pour résultat la floraison de modèles de lingerie osés ayant littéralement pignons sur rue sans entraîner de fatwas contre leur propriétaire.  Après tout, la sensualité moyen-orientale a toujours été célébré dans des poèmes, des films, des affiches, et oui, de la lingerie, mais cette sensualité n’est permise qu’à la femme mariée. 

Il est bien connu que le rôle premier de la femme moyen-orientale est de se marier. Bien, une fois mariée, elle doit garder son mari, c’est sa responsabilité, car il semble de notoriété publique que les hommes sont de pauvres créatures sans volonté propre, et qu’il ne faudra pas leur reprocher d’aller voir ailleurs si leur épouse se refuse aux devoirs conjugaux ou ne prend pas assez soin d’elle. Pour éviter pareille calamité, il est d’absolue nécessité que ladite épouse se prête aux jeux de la séduction la plus crue, et n’ai pas peur de s’accoutrer telle une Christina Aguilera chantant Lady Marmelade, même si elle ne se retrouve pas dans les plumes roses bonbon et les strings léopards. La mère d’une jeune promise en passera donc obligatoirement par ces boutiques en réalisant le trousseau de sa fille, et lui transmettra certainement des conseils sur comment tenir sur mari et comment se comporter au lit. Be a lamb in the kitchen and a tiger in the bedroom…

Que l’on me comprenne bien: une femme doit pouvoir porter des strings en perles et soutien-gorges en satin vert pomme et strass si ça lui chante, et doit pouvoir faire exactement ce qu’elle veut de son corps (en insistant sur le possessif), ce ne sont pas les modèles en tant que tels qui m’agacent, mais simplement la double hypocrisie d’insister sur la virginité des jeunes femmes et régler ainsi ce qu’elle font de leur propre corps en mettant sur elles une pression sociétale incroyable, mais de permettre (ou d’obliger, c’est selon) à la femme qui a réussi à avoir une bague autour du doigt des pratiques qui lui étaient interdites auparavant, ou comment passer du diktat du “Fais ce que ton père veut” à “Fais ce que ton mari veut”. 

Je célébrerai les sequins de la lingerie des boutiques d’Alep quand elle cesseront ce creuser un fossé entre femmes mariées et célibataires. Pour le moment, je n’y vois qu’un instrument de plus de limitation de la femme. 

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