Extrait du prochain roman

Shirine

Ça fait un moment que je n’ai plus revu la petite voisine d’en face avec sa sempiternelle tête d’enterrement, elle doit certainement s’être fâchée avec son coiffeur qui l’aura ratée non mais quel drame vous imaginez l’angoisse, im-pos-sible de sortir dans les rues d’Alep, elle deviendrait la risée de sa confrérie de Débiles Profondes imbibées de café et de tranquillisants, l’horreur.

Je suis méchante, je suis horrible je le sais, mais rien ne me mets plus en colère que le potentiel gâché et les vies perdues comme ça, bêtement, sacrifiées sur l’hôtel des convenances et des qu’en dira-t-on. J’en ai trop vu, là-bas, à Beyrouth, j’en ai trop vu succomber à l’appel des sirènes du confort facile et de la respectabilité, j’ai vu trop de femmes se plier aux exigences de mères pressées d’organiser des mariages monstrueux, j’ai entendu trop de soupirs et séché trop de larmes de mes amies brillantes, intelligentes et vives dont l’éclat, l’intelligence et la vivacité ont été terni par le voile virginal dont on les a affublées. Je n’en peux plus me disait Katie, ma douce Katie, ma musicienne hors pairs qui nous divertissait entre les cours en jouant de son éternelle guitare, je n’en peux plus ma mère me rend folle, elle me demande environ toutes les deux secondes ce que je fais encore à étudier, que si je continue comme ça aucun homme ne voudra de moi. Je n’en peux plus, je te jure Shirine, je vais hurler.

Elle a fini par ne pas hurler. Quelque temps plus tard, déjà prise dans mon histoire avec Georges, j’ai reçu un faire-part blanc crème calligraphié en arabe, m’annonçant le mariage de Katie Dammouni et Nicolas Constantine. J’aurais aimé avoir ton courage, tu m’as dit, le voile blanc rendait flou ton visage, j’aurais aimé avoir ton courage Shirine.

Mon courage? Aimer un militant, un homme de cœur et de principes certes, mais un révolutionnaire imprévisible, rejoindre le front progressiste, perdre ma famille, ma candeur et ma vision du monde, tout ça pour finir guide touristique à Alep. Quelle blague. Que l’on ne me parle pas de courage là où je n’ai tout simplement pas pu faire autrement. Je ne pouvais pas regarder un peuple se faire massacrer, je ne pouvais pas supporter qu’on leur prenne leur terre, qu’on les chasse, qu’on traque leurs poètes jusque dans les ruelles de ma ville sacrée, je ne pouvais pas voir tout ça et ne rien dire, et ne rien faire. Je n’aimais pas beaucoup leurs dirigeants c’est vrai, l’Organisation n’était pas aussi bien policée ou irréprochable que je l’aurais voulu c’est vrai, je me suis engagée au début par amour et sur la simple base que ces personnes dont le sang coulait étaient des êtres humains c’est vrai, mais oh mon Dieu que j’ai aimé le peuple Palestinien, autant que le Libanais, autant que mon pays. Leur tragédie est rapidement devenue la mienne, je voulais voir se créer un front arabe de résistance, je voulais que justice soit faite, je ne voulais pas m’enfermer dans une communauté, une région, un quartier, une mentalité. Je voulais que nous comprenions tous que ce qui touche nos frères nous touche aussi, que l’un ne peut vivre en paix tant que l’autre sera foulé aux pieds, renié dans sa chair et dépouillé de son humanité.

Alors moi aussi, j’ai fait un choix.

Je ne sais pas, Katie, laquelle de nous deux a eu raison. Je sais juste que je n’étais pas faite pour abdiquer.

Malheureusement pour moi, nous n’avons pas été assez à nous rallier autour de cet idéal, car oui, c’en était un, je n’ai jamais vraiment compris les gens qui considèrent que l’idéalisme est de la naïveté. Si vous n’avez pas un idéal auquel croire, alors pourquoi se battre? Autant se résigner, vivre une demi-vie sans jamais espérer voir les choses s’améliorer, ou se résoudre à lutter cyniquement, pour l’argent ou le pouvoir, comme la plupart des hommes politiques que j’ai croisé. Je ne sais pas vous, mais je préfère être taxée d’idéaliste plutôt que de jamais courir le risque de voir l’étiquette de la corruption attachée à mon nom.

Elle m’intrigue, cette voisine, depuis que je l’ai vue toute pâle sur son balcon, comme un îlot de solitude au milieu des rires faux de ses convives, elle aussi, elle doit être une vie gâchée. Parfois je regarde les femmes autour de moi, ces femmes arabes pour qui j’ai voulu donner mon sang et ma vie pendant la guerre, et un amour inextinguible s’empare de moi. C’est que je les aime, toutes, vraiment et sincèrement, et c’est pour cela que leur condition de citoyenne de deuxième classe m’énerve, c’est pour cela que je ne supporte pas d’en voir certaines se comporter non seulement comme si elles ne se battaient pas contre leur statut, mais encore comme si elles le célébraient, comme si jouer le jeu du sexisme patriarcal leur conférait une aura particulière, une place privilégiée au sein du monde des Hommes Gris et Bedonnants qui ont l’heur de présider aux destinées du monde depuis des siècles. Elles me rappellent ma grand-mère, engagées dans une course contre le temps, refusant de vieillir, annihilant leur dignité de femmes, perdue qu’elles sont dans leur volonté d’être la Favorite, celle qui fait tourner les têtes et se vider les porte-monnaie.

Mais même elles, je ne parviens pas à les détester ou à les mépriser. Je les aime parce qu’au fond, elles ne font que répéter jusqu’au grotesque ce qu’on leur a inculqué, elles ne font que respecter les règles d’une société qui les mettrait à son ban pour oser les braver, comme moi qui ai perdu ma famille lorsque mes convictions n’ont plus été au diapason des leurs, et soyons honnêtes, qui aimerait se retrouver dans ma situation? Peu nombreuses sont les femmes qui oseront se défaire comme ça d’un seul coup du carcan qu’on tente de leur imposer, non, vraiment, ce n’est pas possible. Il faut du temps, il faut prendre le temps de leur parler et d’ouvrir les yeux de celles qui peuvent très bien prendre leur destin en main si seulement un déclic se faisait en elles.

C’est ce que j’ai envie de dire à ma petite voisine, je dis petite, mais vraiment, elle doit être de quelques années plus jeune que moi seulement, elle est encore belle malgré son air enfantin, son visage gardant quelques traces d’un vague air poupin, de celui qu’ont les filles trop gâtées.

J’aime mes sœurs arabes jusque dans leurs contradictions les plus retorses, j’aime leur générosité, leur chaleur, leur inquiétude pour tout le monde sauf pour elles, leur dignité devant l’adversité, leur force et leur volonté, leurs yeux soulignés de khôl, leur pugnacité, leurs fredonnements de Fairuz, le murmures de leurs prières, tout ce qu’elles recèlent de bon et que je tente de garder à l’esprit quand j’entends leurs cancaneries pétries de préjugés, leur étroitesse d’esprit, leur méfiance envers ce qu’elle ne connaissent pas, tout ce que j’aimerais changer.

Millie m’a appelé pour m’informer que mon coup d’éclat envers son amie la pieuvre avait déjà fait le tour du voisinage et que dans la version actuelle de l’histoire j’avais déjà jeté ma tasse de café brûlant à la tête de cette charmante Madame Alice en l’agonisant d’injures. Il va sans dire que je suis à présent la Libanaise putassière qui a dû se sauver pour on ne sait quelle raison, mais je te le dis moi Souad, ce n’est pas normal que cette fille habite seule sans que l’on sache rien d’elle et bla bla bla.

Millie veut rire mais s’inquiète pour moi et ma réputation, qui est soit dit en passant le dernier de mes soucis, et je raccroche le téléphone sur ma vieille amie angoissée pour voir le ciel se teindre de pourpre sur l’ocre d’Alep, comme la grenade éclatée sur la mhalabbiyyé que me préparait une des deux cent cinquante bonnes que ma mère prenait un malin plaisir à embaucher et renvoyer à tours de bras. Au fond, je n’ai pas le droit de parler des autres ou de les juger, je n’ai jamais fait attention outre mesure à ces jeunes filles qui venaient travailler à la maison, empêtrée que j’étais dans mes histoires, incapables de me rendre compte des allées et venues de ce que ma mère appelait « le personnel de maison », personnel qui changeait à une vitesse trop rapide pour que je puisse suivre ses révolutions et développements. Je ne me cherche pas des excuses, je constate (et oui, j’essaie de m’absoudre, que croyez-vous, que je suis une sainte?).

J’allume ce qui doit être la centième cigarette de la journée, et regarde le ciel se mettre en colère contre le blanc poussiéreux de la ville, les voitures de taxis chinoises et iraniennes se battant à coup de pots d’échappement défectueux, toutes enguirlandées de fleurs artificielles, leurs courses pétaradantes se perdant dans le brouhaha incessant de Aziziyé, je regarde cette ville qui m’a accueillie quand ma ville sacrée n’a fait que m’engloutir et je me dis que oui, j’ai beau aimer les femmes arabes, ça me fait mal de penser que certains de mes camarades sont tombés en tentant d’offrir à des femmes comme Madame Alice un monde plus juste où leurs médisances auraient eu moins de prise sur une société plus égalitaire.

En bas de l’immeuble, dans la ruelle qui nous sert de cours, ma voisine sort prestement d’un taxi populaire, l’air pressé de finir de payer et de rentrer chez elle, en regardant à droite et à gauche comme un animal traqué, pâle comme à son habitude, le regard vide et les yeux aux aguets. Elle ressemble à toutes ces femmes qui marchent de par le monde sans connaître leur valeur, et je suis trop fatiguée de ma propre existence pour l’aider à se regarder dans un miroir avec d’autres yeux que ceux de son mari ou de la société.

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