Troisième Roman, Première Page

“Ceci est une histoire vraie et fausse à la fois. C’est Beyrouth qui brûle, mais pour une fois pas de la manière dont vous l’imaginez. Je vous parle de la Beyrouth qui brûle la vie par les deux bouts, qui se brûle les doigts sur les joints qu’elle allume et les désirs qu’elle suscite. Nous sommes aisés ou pauvres,torturés parfois, bouleversés, souvent, paumés, toujours. On nous a laissé un pays à reconstruire en héritage, alors qu’on a déjà pas la moindre idée de ce que l’on va faire de notre peau. Certains se réfugient dans la drogue, d’autres dans le mariage, d’autres encore trouvent en Dieu leur salut, moi je n’ai pour nom que révolution, mettre un grand coup de pied dans tout ce bordel et repartir de zéro. Pour le moment, je fume, et je me console dans les volutes de brouillard poudré de l’aube Beyrouthine.”

C’est avec ces mots que le roman d’Amanda commence. C’est avec ces mots qu’elle extirpe un peu  de sa peine en la couchant – cliché s’il en est- sur des cahiers Moleskine. Elle aimerait écrire un roman qui parlerait d’autres gens, d’autres vies, mais elle ne sait écrire que sur elle-même et sur des interprétations de sa propre vie, elle ne sait pas s’exprimer autrement qu’à travers le “je”, elle ne parvient pas à créer de toutes pièces des personnages imaginaires, embourbée qu’elle est dans une ville et une vie tellement fausses qu’elle en est venue à ne même plus supporter les écrans protecteurs et les faux-semblants de la fiction. Ce sera donc “je” et rien d’autre, quitte à parler d’elle autant le faire jusqu’au bout. Elle est tombée dans l’écriture comme on tombe amoureuse, en trébuchant par hasard sur quelque chose ou quelqu’un qui vous devient vite aussi nécessaire que l’air que vous respirez. 

Lorsque l’air de Beyrouth lui est devenu irrespirable, Amanda a commencé à écrire pour enlever une à une les épines de souffrance qui lui piquaient corps et coeur, chaque lettre lui permettant de déloger petit à petit les aiguilles du souvenir, au prix d’innommables douleurs, certes, mais restons positifs, elle aurait pu, comme tant d’autres, noyer son blues Beyrouthin dans toutes sortes de drogues. A bien y réfléchir, se dit-elle souvent lorsqu’elle se trouve d’humeur contemplative (c’est-à-dire à peu près tout le temps), tous mes amis sont accros à quelque chose. Julie à Yasser, Rabih à la weed, Hakim à Léon Trotsky, Noor au shopping compulsif, et moi, à Ziad Rahbani et à Hakim, mais pas nécessairement dans cet ordre là. 

Amanda allume une énième cigarette dans l’encre constellée de sa nuit Libanaise et contemple sa ville, chérie et honnie à parts égales. L’attrait de ces lumières sur son corps se mâtine d’une douce mélancolie, et à cette heure précise, lorsque l’atmosphère devenue calme et languide de matin de Beyrouth l’enveloppe de ses bras sucrés et la berce, elle pourrait rester des heures lovée dans le giron de sa ville qui connaît la souffrance, qui sait ce que c’est d’aimer et de perdre, et elle a le sentiment qu’elle seule peut la comprendre. 

Et éventuellement, la consoler. 

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