Lettre au Ministère de l’Intérieur – La Voix de Beyrouth

Chers Messieurs du Ministère de l’Intérieur,
Je dis messieurs, car il va bien de soit que toutes les décisions d’importance capitale sont prises par vos soins, par des hommes, des vrais, pas par des bonnes femmes qui de toute façon n’ont pas le droit de transmettre leur nationalité Libanaise à leur famille, bien fait pour elles celles-là et qu’elles connaissent leur place. Mais je m’égare.
Je disais donc, cher messieurs du ministère de l’Intérieur. Il me semble que vous êtes bien occupés à policer la vie des Libanais-es, à la contrôler, à la tailler de façon à ce que toute part de rêve ou de beauté leur soit refusée. Vous trouvez qu’ils ont une vie facile, vous, Les Libanais? Pendant que vous prenez des décisions derrière vos bureaux cossus, tout pétris de votre propre importance, au Liban on torture à tout va, on censure à droite à gauche, on empêche allègrement les gens de se marier qu’elle que soit leur confession, on discrimine les femmes, on ne reconnaît pas des syndicats de travailleuses migrantes, on défigure Beyrouth à coups de pétrodollars, on tape sur les réfugiés et on opprime toute personne qui n’a pas l’heur de vouloir respecter vos stéréotypes de genre.
Mais je ne vous apprends rien, vous êtes le Ministère de l’Intérieur, la plupart de ces décisions viennent de vous, vous en êtes fiers, moi je vous dis, il n’y a pas de quoi.
Votre dernier exploit me donne envie de m’enchaîner aux murs de MA Beyrouth. Je parle bien sûr de cette nouvelle lubie qui vous a pris de vouloir effacer tous les graffitis des murs de cette ville.
Alors je vous explique. Là tout de suite, on a un problème, et ça va pas être possible votre histoire.
Je sais bien que vous n’êtes pas branchés poésie, mais les murs de Beyrouth parlent. Tous ces murs nous racontent une histoire, notre histoire, que vous le vouliez ou non: les impacts de balles nous rappellent cette violence sans nom dont nous sommes capables, ces luttes intestines (qui pourraient cesser si les gens sortaient de leurs sectes en se mariant par exemple) qui ont laissé leurs traces sur les murs de notre pauvre ville fatiguée mais qui vit, qui vit envers et contre tout. Les graffitis sont des bouffées d’air frais pour des Libanais qui étouffent et qui se confient à leur chérie, à leur Beyrouth adorée qui les accueille toujours en son giron. Ce que vous tentez d’effacer ce sont les murmures de votre pays, murmures qui vont en s’amplifiant et vois rappellent peut-être votre médiocrité.
De Jisr el Wati, aux tags inextricables de Hamra qui nous rappellent que Graffiti is not a Crime, au travail exquis de Yazan el Helwani, à le fierté d’Ici c’est Da7yieh, les murs de Beyrouth sont autant de message d’amour, d’espoir et de révolte de ses habitants. Je vous rappelle qu’un de ces messages vous informe que Beyrouth ne Meure Jamais. Nous on s’en rappelle bien hein, c’est vous qui semblez vouloir la détruire.
Et vous ne pouvez pas détruire les voix de Beyrouth, toutes ces voix qui interpellent ses habitants en leur montrant que d’autres systèmes et d’autres rêves sont possibles. Vous pouvez les ignorer, comme vous le faites si bien, vous pouvez tenter de les endiguer, mais vous ne pouvez pas les détruire.
Parce qu’enfin tout de même je vous rappelle qu’un de ces graffiti, c’est Fairouz. Et que, mais dois-je vraiment le préciser? Personne ne touche à Fairouz.

IMG_6818

Lettre à Michel Sleiman

Featured

 

Lettre à Michel Sleiman

 

Posted on June 25, 2013

 

Cher Monsieur le Président,

 

Je m’adresse à vous, parce qu’honnêtement, les interlocuteurs politiques se font rares au Liban. Sans compter que moi, et bien je n’ai pas envie de leur parler.

 

J’écrirai bien à mon député, mais malheureusement de 1, je ne le connais pas et de 2, il a cessé de me représenter environ 15 ans avant son élection, et je ne vous raconte même pas à quel point je le méprise depuis qu’il a eu l’outrecuidance de s’auto-renouveler son mandat. On n’a jamais vu ça tout de même, un parlement qui décide lui-même de son sort, sans se poser la question de savoir si les personnes qui l’ont élu et de qui il tire sa légitimité sont d’accord. Le tout en dix minutes bien évidemment. Il y a un mot pour ça, et je ne suis pas Bernard Pivot, mais il me semble bien que ce mot, c’est dictature.

 

Nos députés (je vous regarde, Monsieur Nadim Gemayel, et avec consternation), voyez-vous, trouvent qu’il est de bon ton d’intervenir de manière illégale lors de soirées privées organisées par des groupes pacifiques et de menacer les personnes présentes à cette soirée juste parce qu’ils dinent dans le même quartier. Leurs gardes du corps n’ont aucune gêne à menacer des civils non armés et, je le répète, totalement pacifiques, de leurs armes, arguant qu’ils ont le droit de tirer. Nos députés et leurs gardes du corps renversent des jeunes filles dans les rues sans le moindre scrupule et l’appareil judiciaire leur donne raison, parce qu’apparemment le Liban est une jungle dont le plus fort sort toujours vainqueur. Nos députés diffament, transformant douze féministes en 50 hommes armés de bâtons. Ils mentent. C’est assez moche tout ça. C’est le Liban. Ca dégoûte un peu non ?

 

Moi, en tant que femme Libanaise, j’attends toujours mon droit à vivre protégée de la violence et à donner ma nationalité à mon mari (qui ne la veut pas, je vous rassure, plus personne n’est fier de porter notre passeport) et à mes enfants, autant de projets de lois enfermés à double tours au fin fond d’un obscur tiroir, au fin fond d’un obscur couloir d’un parlement devant lequel je n’ai même pas le droit de manifester sans me faire taper sur les doigts, quand ce n’est carrément pas sans me faire bousculer de manière fort peu polie par les services de sécurité, auxquels d’ailleurs il serait pertinent de faire suivre une formation sur le droit à la liberté d’association pacifique. Moi je dis ça, je dis rien hein, c’est juste un petit conseil, vous en faites ce que vous en voulez.

 

Donc si je comprends bien, me donner mes droits qui me sont dus, les parlementaires ne savent pas faire, mais renouveler leur mandat de manière totalement illégale en 30 secondes et demie, ça, il n’y a pas de problème. Je sens bien que quelque chose m’échappe, un bête problème de logique peut-être.

 

Monsieur le Président, permettez-moi également de vous présenter, à vous et avant tout aux familles des soldats et des civils morts à Saida et Tripoli, mes plus sincères condoléances. Ça fait quelque temps déjà que je regarde le Liban s’enfoncer dans des conflits sans fin et que je me demande qui est le coupable. Parce qu’il en faut toujours un, ou plusieurs, tous ces morts n’arrivent pas sans raison. Le problème, c’est que les médias me mentent et me manipulent, et je ne pense pas que vous comme moi aimions nous faire manipuler, ou que l’on nous mente de manière éhontée. Chaque média se fait la voix de telle ou telle communauté, et le discours de haine que j’entends ne m’explique rien, mais me semble au contraire la raison de la mort qui rôde dans le pays. Chaque média me raconte que telle ou telle communauté est menacée et qu’elle ne peut s’en sortir que par les armes en détruisant tout sur son passage. On me raconte que tous les maux du Liban viennent des Palestiniens et maintenant des Syriens. Ça me ferait rire si je ne savais pas dans quelles conditions ces réfugiés vivent et quelle est leur ration quotidienne de discrimination et de haine. Ça ne me fait pas rire.

 

Monsieur le Président, mes parents ont du fuir le Liban suite à des discours de ce genre il y a 40 ans. L’exil, c’est pas top vous savez, en général les gens aiment bien pouvoir rester chez eux, ou avoir un semblant de choix. Ceux qui sont restés ne sont peut-être plus là pour en parler. Ils sont morts, vous savez, eux et 100 000 autres personnes. Et ceux qui restent en ont un tout petit peu ras-le-bol de la guerre. Un tout petit peu.

 

Alors que l’on me rabâche les même discours et que l’on espère que je vais y croire, très peu pour moi.

 

Mon problème, ce n’est pas l’Autre. Mon problème, c’est le système sectaire.

 

Le système sectaire qui vide l’Etat de droit de son sens et de sa force en concentrant le pouvoir dans les mains de chaque communauté et de leurs chefs, trop heureux de se repaître de corruption et d’armes, s’assurant des votes à coups de grands scénarios catastrophe. Mon problème, c’est un système qui laisse au pouvoir les mêmes classes et les mêmes familles depuis des décennies sans remettre en question leurs privilèges, qui laisse les tensions communautaires bouillir à la surface du tissu social pour s’assurer obéissance, peur, règne et pouvoir.

 

Mon problème, c’est la fabrication de mensonges de tous poils pour faire oublier aux gens qu’ils n’ont pas de sécurité sociale, d’assurances santé dignes de ce nom, de droits sociaux, de droits civils et politiques, d’électricité, de sécurité du logement, de sécurité humaine.

 

Les gens n’oublient pas. Ils sont fatigués et ils regardent leur vie passer dans un pays qui a manqué sa chance de briller, mais ils n’oublient pas.

 

C’est la honte, monsieur le Président. La honte.

 

Pourtant, quand je regarde le gouvernement, ministres et députés confondus, quand je les regarde perturber le trafic parce qu’ils passent simplement dans une rue, je n’ai pas l’impression qu’ils ont honte. Honte de mentir et d’être responsables de morts et de destruction.

 

Pardonnez mon langage, mais j’ai l’impression qu’ils s’en foutent. Et royalement avec ça.

 

Mais moi, j’ai honte. Je sais que nous ne pouvez pas faire grand chose, mais s’il vous plaît, pourriez-vous me faire une faveur, et leur demander, une fois quand vous les voyez, leur demander s’ils n’ont pas un tout petit peu honte?

 

En vous remerciant Monsieur le President,

 

Une citoyenne atterrée