Second Novel: D’Or et de Poussière

Ok Lovely People, my second novel, D’Or et de Poussière, is born! I’m currently sending it to publishing houses so please send me lots of good vibes on my way to publication! 

I’ve posted many sneak previews of the novel that you can find on this blog on or my Facebook page (in Notes) https://www.facebook.com/pages/Paola-Salwan-Lebanese-Author/194530360576882 

Thank you! ❤

Extrait du prochain roman

Shirine

Ça fait un moment que je n’ai plus revu la petite voisine d’en face avec sa sempiternelle tête d’enterrement, elle doit certainement s’être fâchée avec son coiffeur qui l’aura ratée non mais quel drame vous imaginez l’angoisse, im-pos-sible de sortir dans les rues d’Alep, elle deviendrait la risée de sa confrérie de Débiles Profondes imbibées de café et de tranquillisants, l’horreur.

Je suis méchante, je suis horrible je le sais, mais rien ne me mets plus en colère que le potentiel gâché et les vies perdues comme ça, bêtement, sacrifiées sur l’hôtel des convenances et des qu’en dira-t-on. J’en ai trop vu, là-bas, à Beyrouth, j’en ai trop vu succomber à l’appel des sirènes du confort facile et de la respectabilité, j’ai vu trop de femmes se plier aux exigences de mères pressées d’organiser des mariages monstrueux, j’ai entendu trop de soupirs et séché trop de larmes de mes amies brillantes, intelligentes et vives dont l’éclat, l’intelligence et la vivacité ont été terni par le voile virginal dont on les a affublées. Je n’en peux plus me disait Katie, ma douce Katie, ma musicienne hors pairs qui nous divertissait entre les cours en jouant de son éternelle guitare, je n’en peux plus ma mère me rend folle, elle me demande environ toutes les deux secondes ce que je fais encore à étudier, que si je continue comme ça aucun homme ne voudra de moi. Je n’en peux plus, je te jure Shirine, je vais hurler.

Elle a fini par ne pas hurler. Quelque temps plus tard, déjà prise dans mon histoire avec Georges, j’ai reçu un faire-part blanc crème calligraphié en arabe, m’annonçant le mariage de Katie Dammouni et Nicolas Constantine. J’aurais aimé avoir ton courage, tu m’as dit, le voile blanc rendait flou ton visage, j’aurais aimé avoir ton courage Shirine.

Mon courage? Aimer un militant, un homme de cœur et de principes certes, mais un révolutionnaire imprévisible, rejoindre le front progressiste, perdre ma famille, ma candeur et ma vision du monde, tout ça pour finir guide touristique à Alep. Quelle blague. Que l’on ne me parle pas de courage là où je n’ai tout simplement pas pu faire autrement. Je ne pouvais pas regarder un peuple se faire massacrer, je ne pouvais pas supporter qu’on leur prenne leur terre, qu’on les chasse, qu’on traque leurs poètes jusque dans les ruelles de ma ville sacrée, je ne pouvais pas voir tout ça et ne rien dire, et ne rien faire. Je n’aimais pas beaucoup leurs dirigeants c’est vrai, l’Organisation n’était pas aussi bien policée ou irréprochable que je l’aurais voulu c’est vrai, je me suis engagée au début par amour et sur la simple base que ces personnes dont le sang coulait étaient des êtres humains c’est vrai, mais oh mon Dieu que j’ai aimé le peuple Palestinien, autant que le Libanais, autant que mon pays. Leur tragédie est rapidement devenue la mienne, je voulais voir se créer un front arabe de résistance, je voulais que justice soit faite, je ne voulais pas m’enfermer dans une communauté, une région, un quartier, une mentalité. Je voulais que nous comprenions tous que ce qui touche nos frères nous touche aussi, que l’un ne peut vivre en paix tant que l’autre sera foulé aux pieds, renié dans sa chair et dépouillé de son humanité.

Alors moi aussi, j’ai fait un choix.

Je ne sais pas, Katie, laquelle de nous deux a eu raison. Je sais juste que je n’étais pas faite pour abdiquer.

Malheureusement pour moi, nous n’avons pas été assez à nous rallier autour de cet idéal, car oui, c’en était un, je n’ai jamais vraiment compris les gens qui considèrent que l’idéalisme est de la naïveté. Si vous n’avez pas un idéal auquel croire, alors pourquoi se battre? Autant se résigner, vivre une demi-vie sans jamais espérer voir les choses s’améliorer, ou se résoudre à lutter cyniquement, pour l’argent ou le pouvoir, comme la plupart des hommes politiques que j’ai croisé. Je ne sais pas vous, mais je préfère être taxée d’idéaliste plutôt que de jamais courir le risque de voir l’étiquette de la corruption attachée à mon nom.

Elle m’intrigue, cette voisine, depuis que je l’ai vue toute pâle sur son balcon, comme un îlot de solitude au milieu des rires faux de ses convives, elle aussi, elle doit être une vie gâchée. Parfois je regarde les femmes autour de moi, ces femmes arabes pour qui j’ai voulu donner mon sang et ma vie pendant la guerre, et un amour inextinguible s’empare de moi. C’est que je les aime, toutes, vraiment et sincèrement, et c’est pour cela que leur condition de citoyenne de deuxième classe m’énerve, c’est pour cela que je ne supporte pas d’en voir certaines se comporter non seulement comme si elles ne se battaient pas contre leur statut, mais encore comme si elles le célébraient, comme si jouer le jeu du sexisme patriarcal leur conférait une aura particulière, une place privilégiée au sein du monde des Hommes Gris et Bedonnants qui ont l’heur de présider aux destinées du monde depuis des siècles. Elles me rappellent ma grand-mère, engagées dans une course contre le temps, refusant de vieillir, annihilant leur dignité de femmes, perdue qu’elles sont dans leur volonté d’être la Favorite, celle qui fait tourner les têtes et se vider les porte-monnaie.

Mais même elles, je ne parviens pas à les détester ou à les mépriser. Je les aime parce qu’au fond, elles ne font que répéter jusqu’au grotesque ce qu’on leur a inculqué, elles ne font que respecter les règles d’une société qui les mettrait à son ban pour oser les braver, comme moi qui ai perdu ma famille lorsque mes convictions n’ont plus été au diapason des leurs, et soyons honnêtes, qui aimerait se retrouver dans ma situation? Peu nombreuses sont les femmes qui oseront se défaire comme ça d’un seul coup du carcan qu’on tente de leur imposer, non, vraiment, ce n’est pas possible. Il faut du temps, il faut prendre le temps de leur parler et d’ouvrir les yeux de celles qui peuvent très bien prendre leur destin en main si seulement un déclic se faisait en elles.

C’est ce que j’ai envie de dire à ma petite voisine, je dis petite, mais vraiment, elle doit être de quelques années plus jeune que moi seulement, elle est encore belle malgré son air enfantin, son visage gardant quelques traces d’un vague air poupin, de celui qu’ont les filles trop gâtées.

J’aime mes sœurs arabes jusque dans leurs contradictions les plus retorses, j’aime leur générosité, leur chaleur, leur inquiétude pour tout le monde sauf pour elles, leur dignité devant l’adversité, leur force et leur volonté, leurs yeux soulignés de khôl, leur pugnacité, leurs fredonnements de Fairuz, le murmures de leurs prières, tout ce qu’elles recèlent de bon et que je tente de garder à l’esprit quand j’entends leurs cancaneries pétries de préjugés, leur étroitesse d’esprit, leur méfiance envers ce qu’elle ne connaissent pas, tout ce que j’aimerais changer.

Millie m’a appelé pour m’informer que mon coup d’éclat envers son amie la pieuvre avait déjà fait le tour du voisinage et que dans la version actuelle de l’histoire j’avais déjà jeté ma tasse de café brûlant à la tête de cette charmante Madame Alice en l’agonisant d’injures. Il va sans dire que je suis à présent la Libanaise putassière qui a dû se sauver pour on ne sait quelle raison, mais je te le dis moi Souad, ce n’est pas normal que cette fille habite seule sans que l’on sache rien d’elle et bla bla bla.

Millie veut rire mais s’inquiète pour moi et ma réputation, qui est soit dit en passant le dernier de mes soucis, et je raccroche le téléphone sur ma vieille amie angoissée pour voir le ciel se teindre de pourpre sur l’ocre d’Alep, comme la grenade éclatée sur la mhalabbiyyé que me préparait une des deux cent cinquante bonnes que ma mère prenait un malin plaisir à embaucher et renvoyer à tours de bras. Au fond, je n’ai pas le droit de parler des autres ou de les juger, je n’ai jamais fait attention outre mesure à ces jeunes filles qui venaient travailler à la maison, empêtrée que j’étais dans mes histoires, incapables de me rendre compte des allées et venues de ce que ma mère appelait « le personnel de maison », personnel qui changeait à une vitesse trop rapide pour que je puisse suivre ses révolutions et développements. Je ne me cherche pas des excuses, je constate (et oui, j’essaie de m’absoudre, que croyez-vous, que je suis une sainte?).

J’allume ce qui doit être la centième cigarette de la journée, et regarde le ciel se mettre en colère contre le blanc poussiéreux de la ville, les voitures de taxis chinoises et iraniennes se battant à coup de pots d’échappement défectueux, toutes enguirlandées de fleurs artificielles, leurs courses pétaradantes se perdant dans le brouhaha incessant de Aziziyé, je regarde cette ville qui m’a accueillie quand ma ville sacrée n’a fait que m’engloutir et je me dis que oui, j’ai beau aimer les femmes arabes, ça me fait mal de penser que certains de mes camarades sont tombés en tentant d’offrir à des femmes comme Madame Alice un monde plus juste où leurs médisances auraient eu moins de prise sur une société plus égalitaire.

En bas de l’immeuble, dans la ruelle qui nous sert de cours, ma voisine sort prestement d’un taxi populaire, l’air pressé de finir de payer et de rentrer chez elle, en regardant à droite et à gauche comme un animal traqué, pâle comme à son habitude, le regard vide et les yeux aux aguets. Elle ressemble à toutes ces femmes qui marchent de par le monde sans connaître leur valeur, et je suis trop fatiguée de ma propre existence pour l’aider à se regarder dans un miroir avec d’autres yeux que ceux de son mari ou de la société.

Troisième extrait du prochain roman…

Noha

J’avais 15 ans et j’étais bête.

Voilà comment pourrait commencer le roman de ma vie. J’avais 15 ans, bon sang, quand je m’en rappelle, si j’arrive à m’en rappeler, je me demande bien ce qui m’a prit d’être aussi stupide. Je l’ai vu, et je me suis mis en tête que ce serait lui et personne d’autre. Je devais sans doute trouver cette dévotion d’un romantisme échevelé, ou j’avais un chronique besoin d’affection après la mort de ma mère, je ne sais pas. A l’époque, je pensais que c’était moi qui dirigeais notre relation. Après tout, ne l’avais-je pas pris de haut lorsque l’on nous avait présentés ? Je me regarde à présent dans le miroir ouvragé que j’ai spécialement choisi pour notre chambre à coucher, ce miroir de bois et de nacre que j’ai spécialement fait venir de Damas, prise dans ma frénésie décorative à l’époque où je cherchais encore à camoufler mon désespoir derrière le masque de la ménagère parfaite, qui a tellement de goût n’est-ce pas, jamais un faux pli sur mes cols blancs, modèle de l’épouse sacralisée et comblée.

Je me regarde dans ce miroir et tout ce que j’y vois, c’est une femme encore jeune et éteinte, aucune étincelle d’enthousiasme dans mes yeux trop rougis, mes cernes se creusant de jours en jours. Je me dis qu’il me faudrait un peu de maquillage, des bijoux qui étincelleraient à ma place. J’aimerais pouvoir me présenter à toute cette société qui envahira ma maison ce soir, comme tous les soirs, sans fards ni déguisement, sans masque, mais j’ai toujours été une chiffe molle, je n’ai jamais su, ou voulu, ou pu rien faire par moi-même et pour moi-même. J’aimerais être comme cette fille qui me dévisage tous les matins sur son balcon, qui tire sur sa cigarette comme un homme, avec tellement de rage dans chacun de ses gestes félins, tellement d’arrogance dans sa façon de boire son café que chacun de ses gestes me semble être un défi au monde. Comme j’aimerais posséder sa puissance, sa pulsation de vie !

Je ne sais plus comment Fouad et moi en sommes arrivés là. Lorsque je l’ai rencontré, lui, du haut de ses 19 ans, grand, brun, sûr de lui et possédant plus de prestance que n’importe quel autre garçon que j’avais connu, il me semblait qu’il n’existait pas de plus bel homme sur terre. Je faisais semblant de prendre notre idylle pour ce qu’elle semblait être aux yeux de tous, une simple amourette de vacances entre la bourgeoise syrienne habitant Paris et le mauvais garçon de la ville conservatrice, mais je sentais bien au fond de moi monter ce désir permanent de lui, cette rage farouche qui ne m’a jamais quittée depuis. Qu’est-ce que j’étais bête. Je vivais à Paris dans un magnifique appartement du XVIème, j’allais au lycée Janson de Sailly, je parlais à peine quelques mots d’arabe et me rendais à Alep pour faire plaisir à mon père. Une parfaite bourgeoise parisienne. J’avais des envies d’étudier le journalisme, des projets plein la tête, très peu pour moi la simple vie d’épouse et de mère, cette vie que je percevais comme grise et monotone, réservée aux pauvres filles qui ne savaient rien faire d’autre de leurs dix doigts.

Et regardez-moi maintenant. La plus paumée de toutes ces pauvres filles que je méprisais il n’y a pas si longtemps, ou peut-être était-ce à des années lumière.

Voilà aujourd’hui à quoi se résume mon existence: je vivais pour moi, je l’ai rencontré, j’ai vécu pour lui. Et je n’ai jamais cessé de le faire. 

Cet été-là, j’étais repartie à Paris son regard de velours imprimé au fer rouge dans ma rétine, une furieuse envie de rester près de lui me collant au ventre, ne sachant comment faire pour rester en contact permanent avec lui. Chaque jour je courais depuis le lycée jusqu’à la maison pour lui écrire des lettres enflamées, toutes plus insipides et mièvres les unes que les autres. Oh bien sûr, mon père désapprouvait royalement cette relation, et ma mère… Ma mère ne disait rien, elle était morte et enterrée, elle m’avait abandonnée, elle nous avait tous abandonnées moi, mon père et mes frères, et je n’étais pas prête de lui pardonner. Le problème, c’est que sa voix hantait encore mes pensées, et que je ne pouvais, et ne peux toujours rien faire, sans entendre cette voix si douce, presque un murmure aussi fantomatique que la personne supposée me le susurrer,  commenter mes moindres faits et gestes et me conseiller sur les grands moments de ma vie. Quoique je fasse et peu importe les efforts herculéens que je déploie pour me débarasser d’elle, elle revient et reste là, nichée dans le coin le plus obscur de mon cerveau dérangé.

J’entends les domestiques qui s’activent dans la cuisine, les pas de Fouad qui se rapprochent de notre chambre. Bientôt il sera là, bientôt il me dira de son air indolent de me dépêcher. Il regardera les cernes qui cerclent mes yeux rougis, mon teint blafard et mon regard absent, et je sais qu’un seul haussement de ses épaules, une seule moue méprisante et dégoutée me dévasteront plus que mille cris réunis, car mon mari est de ceux qui ont bien compris qu’il existe d’autres moyens de broyer une personne que la violence qui laisse des marques. Je m’empresse donc de passer un coton imbibée d’eau de rose pour rafraîchir ma peau (mélange l’eau de rose avec une larme d’eau de fleurs d’oranger, me dit la voix de ma mère, ce fantôme ayant élu résidence dans mon âme sans y avoir été invité), d’étaler les poudres, de tracer le khôl et d’abuser des fards qui me rendront un peu de cet éclat perdu. J’aime le maquillage, c’est comme un masque avec lequel je me sens plus confiante, prête à affronter le monde du dehors. Comme si ce n’était plus moi qui sortait. Fouad entre en trombe dans notre chambre, apportant avec lui les odeurs et les bruits du dehors, un courant d’air frais mêlé de poussière, d’odeurs de cuisine et d’épices, et de quelque chose de plus sulfureux que je me refuse à investiguer. Je le vois s’évaluer l’espace d’un instant dans ma glace de Damas, puis les questions fusent: qu’as-tufaisàmangerpourquoinestupasprêtequattendstupourthabiller. Un poème de chevalerie et de galanterie mon mari, une Carte du Tendre à lui tout seul. Je dois le quitter, voilà ce que moi, ou ma voix, ou nous deux, nous nous (je me) disons (dis).

Ne vous inquiétez pas, l’honneur est sauf, je ne le ferai pas.

Je suis trop faible pour ça.

Parfois, je m’ennuie moi-même, qu’est-il advenu de la jeune femme que j’étais? Je sais qu’elle est là quelque part, moribonde, mais prête à renaître de ses cendres, et j’attends patiemment l’heure à laquelle elle choisira de se rebeller contre celle qui la tient captive. Moi. La femme qui ne se sauvera même pas elle-même.

Il parle, Il parle, il ne sarrête pas, il veut que je fasse mille choses encore avant que ses précieux invités narrivent, et moi assise à ma coiffeuse, je me concentre de toute mon âme sur ma toilette pour éviter son regard, éviter cette humiliation que  constituent ses yeux indifférents.  Jaurais de loin préféré quil me haïsse, ne serait-ce que pour me prouver à moi-même qu’il m’a un jour aimée.

Et pourtant, il m’a aimée, je le sais, je refuse de croire que toutes ces envolées lyriques dont il me gratifiait n’étaient en fait que de sombres ruses pour accéder à ma fortune, ou plutôt, à celle de mon père, et lancer ainsi sa carrière, lui, l’homme débrouillard qui n’a jamais ouvert un livre.

Ah oui vraiment, j’étais trop bête. Nous n’avion rien en commun, absolument rien, il était aussi pragmatique et terre-à-terre que j’étais rêveuse, j’adorais lire, il se moquait gentiment de moi et de mes lunettes, il ne vivait que pour le prestige et la reconnaissance de ses pairs, j’étais allergique à la société. Et pourtant, que de fois m’a-t-il quittée, et que de fois ai-je rampé à ses pieds. Pour lui, j’avais tout oublié, ma loyauté envers ma famille, mes amis, mes études. J’avais même tenté d’enterrer la voix de ma mère qui ne me quittait plus depuis sa mort. Je ne voulais pas l’entendre me crier mes erreurs, me souligner mes manquements. Je ne voulais qu’une seule chose: la certitude que quelqu’un m’aimerait de façon inconditionnelle, comme elle n’avait jamais su le faire, comme mon père tentait en vain de le faire, comme je saignais pour que quelqu’un le fasse. Et ce devait être lui, ce ne pouvait être que lui, je l’avais trouvé, je ne pouvais ni ne devais le laisser s’éloigner. J’en faisais mon affaire d’Etat personnelle.

Une idiote je vous dis, et tandis que je m’apprête silencieusement, comme une petite souris craintive et obéissante, j’ai envie d’arracher ces jolis yeux que j’habille de mascara pour me punir d’être toujours l’idiote finie que je suis devenue, l’imbécile que je n’étais pas jusqu’à mes 15 ans.

Deuxième Extrait du Prochain Roman

Abu Nûwas

Personne ne me croit, personne ne me fait confiance, mais je le sais bien, moi, que je dis la vérité. Dans la vieille ville ocre pétrie de chaleur, sèche comme un coup de trique, les ombres se profilent sur les rues pavées de l’ancienne cité, porteuses de gloire ou de déchéance, de bonheur, de vie, de catastrophes et de drames. Je ne me mêle pas au peuple d’en bas, ça fait bien longtemps que je les ai abandonnés pour la poésie de mes pigeons volants et de mon ciel d’azur. Doucement, onctueusement, je fais  décrire aux oiseaux de voluptueuses arabesques célestes, aériennes et éphémères comme les volutes des narguilés fumés par le peuple d’en bas.  A gauche, à droite mes mignons,  et je répète ce même geste autant de fois qu’il le faut, jusqu’à ce que ce sempiternel mouvement de balancier devienne hypnotique et apaise enfin ce capharnaüm de pensées qui m’étouffe la tête, doublé de la clameur ininterrompue de la populace qui s’agite en dessous de moi.

A leur basse vie de terriens je préfère les ivresses de mes toits, à leur dévotions bigotes, la communion directe avec l’Eternel. Mais eux ne comprennent pas, du reste, ils ne comprennent rien à l’ineffable charme de faire danser des oiseaux, comme ça, simplement pour le plaisir et le spectacle éblouissant de la beauté. De tous les maux, l’ignorance est le plus à craindre, car elle entraîne méfiance, médisance, persécution. Ma race et moi n’échappons pas à la règle, les bourgeois n’aiment à voir que ce qu’ils comprennent, que ce qui rentre dans leur cadre de pensée. Persécutés, nous le sommes, et certaines lois nous font passer pour des scélérats de la pire espèce, voyeurs et menteurs. Du haut de nos toits blanchis par la lumière, nous pouvons tout voir, tout entendre, et c’est pour cette obscure raison, délire de logisticien halluciné, que notre témoignage ne vaut rien devant un tribunal, sous prétexte que nous pouvons voir les femmes à travers leurs fenêtres, ce qui nous rendrait impurs et indignes de confiance. Moi, seuls mes oiseaux m’intéressent, je les choie, je leur rends grâce de la diversion mentale qu’ils m’offrent, de ce voyage, de cette transe. Pour rien au monde je ne briserais la douce musique de notre ballet quotidien pour épier un fantôme féminin dissimulé par des voiles et des grillages.

Je suis un Kechech Hamem, sans doute le meilleur de la ville millémaire d’Alep, et de mon perchoir doré, tous les jours que le Créateur fait, je cherche à noyer mon passé dans des bruissements d’ailes.