Lettre à Michel Sleiman

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Lettre à Michel Sleiman

 

Posted on June 25, 2013

 

Cher Monsieur le Président,

 

Je m’adresse à vous, parce qu’honnêtement, les interlocuteurs politiques se font rares au Liban. Sans compter que moi, et bien je n’ai pas envie de leur parler.

 

J’écrirai bien à mon député, mais malheureusement de 1, je ne le connais pas et de 2, il a cessé de me représenter environ 15 ans avant son élection, et je ne vous raconte même pas à quel point je le méprise depuis qu’il a eu l’outrecuidance de s’auto-renouveler son mandat. On n’a jamais vu ça tout de même, un parlement qui décide lui-même de son sort, sans se poser la question de savoir si les personnes qui l’ont élu et de qui il tire sa légitimité sont d’accord. Le tout en dix minutes bien évidemment. Il y a un mot pour ça, et je ne suis pas Bernard Pivot, mais il me semble bien que ce mot, c’est dictature.

 

Nos députés (je vous regarde, Monsieur Nadim Gemayel, et avec consternation), voyez-vous, trouvent qu’il est de bon ton d’intervenir de manière illégale lors de soirées privées organisées par des groupes pacifiques et de menacer les personnes présentes à cette soirée juste parce qu’ils dinent dans le même quartier. Leurs gardes du corps n’ont aucune gêne à menacer des civils non armés et, je le répète, totalement pacifiques, de leurs armes, arguant qu’ils ont le droit de tirer. Nos députés et leurs gardes du corps renversent des jeunes filles dans les rues sans le moindre scrupule et l’appareil judiciaire leur donne raison, parce qu’apparemment le Liban est une jungle dont le plus fort sort toujours vainqueur. Nos députés diffament, transformant douze féministes en 50 hommes armés de bâtons. Ils mentent. C’est assez moche tout ça. C’est le Liban. Ca dégoûte un peu non ?

 

Moi, en tant que femme Libanaise, j’attends toujours mon droit à vivre protégée de la violence et à donner ma nationalité à mon mari (qui ne la veut pas, je vous rassure, plus personne n’est fier de porter notre passeport) et à mes enfants, autant de projets de lois enfermés à double tours au fin fond d’un obscur tiroir, au fin fond d’un obscur couloir d’un parlement devant lequel je n’ai même pas le droit de manifester sans me faire taper sur les doigts, quand ce n’est carrément pas sans me faire bousculer de manière fort peu polie par les services de sécurité, auxquels d’ailleurs il serait pertinent de faire suivre une formation sur le droit à la liberté d’association pacifique. Moi je dis ça, je dis rien hein, c’est juste un petit conseil, vous en faites ce que vous en voulez.

 

Donc si je comprends bien, me donner mes droits qui me sont dus, les parlementaires ne savent pas faire, mais renouveler leur mandat de manière totalement illégale en 30 secondes et demie, ça, il n’y a pas de problème. Je sens bien que quelque chose m’échappe, un bête problème de logique peut-être.

 

Monsieur le Président, permettez-moi également de vous présenter, à vous et avant tout aux familles des soldats et des civils morts à Saida et Tripoli, mes plus sincères condoléances. Ça fait quelque temps déjà que je regarde le Liban s’enfoncer dans des conflits sans fin et que je me demande qui est le coupable. Parce qu’il en faut toujours un, ou plusieurs, tous ces morts n’arrivent pas sans raison. Le problème, c’est que les médias me mentent et me manipulent, et je ne pense pas que vous comme moi aimions nous faire manipuler, ou que l’on nous mente de manière éhontée. Chaque média se fait la voix de telle ou telle communauté, et le discours de haine que j’entends ne m’explique rien, mais me semble au contraire la raison de la mort qui rôde dans le pays. Chaque média me raconte que telle ou telle communauté est menacée et qu’elle ne peut s’en sortir que par les armes en détruisant tout sur son passage. On me raconte que tous les maux du Liban viennent des Palestiniens et maintenant des Syriens. Ça me ferait rire si je ne savais pas dans quelles conditions ces réfugiés vivent et quelle est leur ration quotidienne de discrimination et de haine. Ça ne me fait pas rire.

 

Monsieur le Président, mes parents ont du fuir le Liban suite à des discours de ce genre il y a 40 ans. L’exil, c’est pas top vous savez, en général les gens aiment bien pouvoir rester chez eux, ou avoir un semblant de choix. Ceux qui sont restés ne sont peut-être plus là pour en parler. Ils sont morts, vous savez, eux et 100 000 autres personnes. Et ceux qui restent en ont un tout petit peu ras-le-bol de la guerre. Un tout petit peu.

 

Alors que l’on me rabâche les même discours et que l’on espère que je vais y croire, très peu pour moi.

 

Mon problème, ce n’est pas l’Autre. Mon problème, c’est le système sectaire.

 

Le système sectaire qui vide l’Etat de droit de son sens et de sa force en concentrant le pouvoir dans les mains de chaque communauté et de leurs chefs, trop heureux de se repaître de corruption et d’armes, s’assurant des votes à coups de grands scénarios catastrophe. Mon problème, c’est un système qui laisse au pouvoir les mêmes classes et les mêmes familles depuis des décennies sans remettre en question leurs privilèges, qui laisse les tensions communautaires bouillir à la surface du tissu social pour s’assurer obéissance, peur, règne et pouvoir.

 

Mon problème, c’est la fabrication de mensonges de tous poils pour faire oublier aux gens qu’ils n’ont pas de sécurité sociale, d’assurances santé dignes de ce nom, de droits sociaux, de droits civils et politiques, d’électricité, de sécurité du logement, de sécurité humaine.

 

Les gens n’oublient pas. Ils sont fatigués et ils regardent leur vie passer dans un pays qui a manqué sa chance de briller, mais ils n’oublient pas.

 

C’est la honte, monsieur le Président. La honte.

 

Pourtant, quand je regarde le gouvernement, ministres et députés confondus, quand je les regarde perturber le trafic parce qu’ils passent simplement dans une rue, je n’ai pas l’impression qu’ils ont honte. Honte de mentir et d’être responsables de morts et de destruction.

 

Pardonnez mon langage, mais j’ai l’impression qu’ils s’en foutent. Et royalement avec ça.

 

Mais moi, j’ai honte. Je sais que nous ne pouvez pas faire grand chose, mais s’il vous plaît, pourriez-vous me faire une faveur, et leur demander, une fois quand vous les voyez, leur demander s’ils n’ont pas un tout petit peu honte?

 

En vous remerciant Monsieur le President,

 

Une citoyenne atterrée

 

 

 

Lady Marmelade

Des sequins, des frous-frous, des décolletés plus que plongeants, des strings dignes du Quartier Rouge d’Amsterdam. Des paillettes, des plumes, des ensembles de dentelles et de satins, déclinés en vert, en bleu, en crème, en noir, le tout au vu et au su du quidam se rendant à son travail et vaquant à ses occupations quotidiennes. 

Non mes chéris, nous ne sommes ni à Paris, Berlin ou Londres, ni dans aucune autre capitale européenne, mais bel et bien en Syrie, dans la ville ô combien conservatrice d’Alep, dans la vieille ville qui plus est, et les femmes qui pénètrent dans ces antres de la lingerie façon boudoir décadent (et vulgaire, il faut bien le dire), ne sont pas des demoiselles de la nuit, mais des mères de familles tout ce qu’il y a de plus respectables, la plupart voilées, certaines portant niqabs et gants. 

Il y a quelque chose de positivement fascinant à étudier les vitrines de lingerie qui s’offrent aux regards des passants, vitrines auxquelles, il faut bien le dire, les locaux ne font même plus attention tant ils sont habitués à ce déploiement extraordinaire de coupes extravagantes et suggestives, laissant présager de folles nuits de séduction et plus si affinités. Le contraste entre la tendance sociétale dominante dans la région de faire du sexe un sujet tabou, ainsi que l’accent qui est mis sur le devoir de décence, de chasteté et de virginité des femmes et ces vitrines remplies à l’excès d’ensembles de sous-vêtements qui feraient rougir (ou en tout cas aveugleraient) une travailleuse du sexe par ailleurs blasée, a de quoi interpeller. 

Comment dès lors expliquer la caractère provocant des modèles de lingerie proposés, mais surtout leur succès et leur visibilité extrême au sein d’un souk ou d’une rue centrale dans un environnement très conservateur?

Tout simplement, et ce n’est là que mon humble avis, parce que ces boutiques sont adressées à la femme mariée, or tout est permis à la femme mariée (dans les limites de son mariage, il va sans dire). Il ne passerait par la tête de personne de considérer ces modèles hauts en couleurs comme étant destinés à des jeunes femmes actives sexuellement en dehors des liens du mariage, c’est pour cela que personne ne s’offusque de voir un ensemble découpé selon la combinaison du dernier clip de Shakira (et nous savons tous comment notre amie aux hanches ayant une existence propre est allergique au tissu) dans une vitrine agencée avec soin et brillamment éclairée, pas plus que personne ne songerait à accabler d’injures une femme qui se rend dans ces boutiques. Ce tabou absolu des relations sexuelles avant le mariage et cette sacralisation de la virginité féminine pré-noces ont pour résultat la floraison de modèles de lingerie osés ayant littéralement pignons sur rue sans entraîner de fatwas contre leur propriétaire.  Après tout, la sensualité moyen-orientale a toujours été célébré dans des poèmes, des films, des affiches, et oui, de la lingerie, mais cette sensualité n’est permise qu’à la femme mariée. 

Il est bien connu que le rôle premier de la femme moyen-orientale est de se marier. Bien, une fois mariée, elle doit garder son mari, c’est sa responsabilité, car il semble de notoriété publique que les hommes sont de pauvres créatures sans volonté propre, et qu’il ne faudra pas leur reprocher d’aller voir ailleurs si leur épouse se refuse aux devoirs conjugaux ou ne prend pas assez soin d’elle. Pour éviter pareille calamité, il est d’absolue nécessité que ladite épouse se prête aux jeux de la séduction la plus crue, et n’ai pas peur de s’accoutrer telle une Christina Aguilera chantant Lady Marmelade, même si elle ne se retrouve pas dans les plumes roses bonbon et les strings léopards. La mère d’une jeune promise en passera donc obligatoirement par ces boutiques en réalisant le trousseau de sa fille, et lui transmettra certainement des conseils sur comment tenir sur mari et comment se comporter au lit. Be a lamb in the kitchen and a tiger in the bedroom…

Que l’on me comprenne bien: une femme doit pouvoir porter des strings en perles et soutien-gorges en satin vert pomme et strass si ça lui chante, et doit pouvoir faire exactement ce qu’elle veut de son corps (en insistant sur le possessif), ce ne sont pas les modèles en tant que tels qui m’agacent, mais simplement la double hypocrisie d’insister sur la virginité des jeunes femmes et régler ainsi ce qu’elle font de leur propre corps en mettant sur elles une pression sociétale incroyable, mais de permettre (ou d’obliger, c’est selon) à la femme qui a réussi à avoir une bague autour du doigt des pratiques qui lui étaient interdites auparavant, ou comment passer du diktat du “Fais ce que ton père veut” à “Fais ce que ton mari veut”. 

Je célébrerai les sequins de la lingerie des boutiques d’Alep quand elle cesseront ce creuser un fossé entre femmes mariées et célibataires. Pour le moment, je n’y vois qu’un instrument de plus de limitation de la femme.