Portrait: Carole

Elle danse, Carole. 

Elle danse et ses pieds marquent la cadence du temps, de la fuite inébranlable d’un temps qui meurtrit. 

Elle danse, Carole. 

Elle danse pour un peuple que l’on oublie et que l’on égorge, elle tend sa main vers ceux qui tombent et elle s’étire, s’étire pour apporter un semblant de dernière grâce à ceux à qui l’on ferme les yeux. 

Elle danse, Carole, elle danse et elle mime l’agonie pour faire comprendre l’horreur, elle danse et ses cheveux s’affolent à mesure qu’elle tourbillonne, à mesure qu’elle se perd dans les méandres de la souffrance. 

Elle s’étend de tout son long pour bâtir un pont d’amour entre eux et nous, pour prendre un peu de leur douleur et envoyer de l’espoir, son corps vecteur de tendresse, raide comme la corde de l’arc, elle envoie ses flèches de solidarité aussi loin qu’elle le peut, par delà la barbarie et la honte, la portée de son archée plus grande et plus forte que les divisions factices. 

Elle danse, Carole, et ses pas martèlent le sol pour faire écho aux marches de la liberté, ses hanches se meuvent et clament leur arabité, Arabe, tu m’entends, tous Arabes, tues-en un vois-nous tous surgir! 

Elle danse, Carole, chaque filaments de nerfs et de coeur noués en une force souple et flexible, elle danse et chaque ondulation de son corps appelle au réveil des consciences, au lever de bouclier contre l’arrogance des tyrans et l’indifférence des hypocrites. 

Elle danse, Carole, les hurlements de haine du dehors ne l’atteignent pas. Elle a une mission: danser pour un peuple, utiliser son corps pour en sauver d’autres. 

Elle danse, Carole comme d’autres lèvent le poing, et avec un dernier rond de jambe elle quitte la scène, laissant chaque coeur vibrer au rythme du 3oud qui l’accompagne, chaque battement en parfaite harmonie, le concert de la liberté. 

Extrait du prochain roman

Shirine

Ça fait un moment que je n’ai plus revu la petite voisine d’en face avec sa sempiternelle tête d’enterrement, elle doit certainement s’être fâchée avec son coiffeur qui l’aura ratée non mais quel drame vous imaginez l’angoisse, im-pos-sible de sortir dans les rues d’Alep, elle deviendrait la risée de sa confrérie de Débiles Profondes imbibées de café et de tranquillisants, l’horreur.

Je suis méchante, je suis horrible je le sais, mais rien ne me mets plus en colère que le potentiel gâché et les vies perdues comme ça, bêtement, sacrifiées sur l’hôtel des convenances et des qu’en dira-t-on. J’en ai trop vu, là-bas, à Beyrouth, j’en ai trop vu succomber à l’appel des sirènes du confort facile et de la respectabilité, j’ai vu trop de femmes se plier aux exigences de mères pressées d’organiser des mariages monstrueux, j’ai entendu trop de soupirs et séché trop de larmes de mes amies brillantes, intelligentes et vives dont l’éclat, l’intelligence et la vivacité ont été terni par le voile virginal dont on les a affublées. Je n’en peux plus me disait Katie, ma douce Katie, ma musicienne hors pairs qui nous divertissait entre les cours en jouant de son éternelle guitare, je n’en peux plus ma mère me rend folle, elle me demande environ toutes les deux secondes ce que je fais encore à étudier, que si je continue comme ça aucun homme ne voudra de moi. Je n’en peux plus, je te jure Shirine, je vais hurler.

Elle a fini par ne pas hurler. Quelque temps plus tard, déjà prise dans mon histoire avec Georges, j’ai reçu un faire-part blanc crème calligraphié en arabe, m’annonçant le mariage de Katie Dammouni et Nicolas Constantine. J’aurais aimé avoir ton courage, tu m’as dit, le voile blanc rendait flou ton visage, j’aurais aimé avoir ton courage Shirine.

Mon courage? Aimer un militant, un homme de cœur et de principes certes, mais un révolutionnaire imprévisible, rejoindre le front progressiste, perdre ma famille, ma candeur et ma vision du monde, tout ça pour finir guide touristique à Alep. Quelle blague. Que l’on ne me parle pas de courage là où je n’ai tout simplement pas pu faire autrement. Je ne pouvais pas regarder un peuple se faire massacrer, je ne pouvais pas supporter qu’on leur prenne leur terre, qu’on les chasse, qu’on traque leurs poètes jusque dans les ruelles de ma ville sacrée, je ne pouvais pas voir tout ça et ne rien dire, et ne rien faire. Je n’aimais pas beaucoup leurs dirigeants c’est vrai, l’Organisation n’était pas aussi bien policée ou irréprochable que je l’aurais voulu c’est vrai, je me suis engagée au début par amour et sur la simple base que ces personnes dont le sang coulait étaient des êtres humains c’est vrai, mais oh mon Dieu que j’ai aimé le peuple Palestinien, autant que le Libanais, autant que mon pays. Leur tragédie est rapidement devenue la mienne, je voulais voir se créer un front arabe de résistance, je voulais que justice soit faite, je ne voulais pas m’enfermer dans une communauté, une région, un quartier, une mentalité. Je voulais que nous comprenions tous que ce qui touche nos frères nous touche aussi, que l’un ne peut vivre en paix tant que l’autre sera foulé aux pieds, renié dans sa chair et dépouillé de son humanité.

Alors moi aussi, j’ai fait un choix.

Je ne sais pas, Katie, laquelle de nous deux a eu raison. Je sais juste que je n’étais pas faite pour abdiquer.

Malheureusement pour moi, nous n’avons pas été assez à nous rallier autour de cet idéal, car oui, c’en était un, je n’ai jamais vraiment compris les gens qui considèrent que l’idéalisme est de la naïveté. Si vous n’avez pas un idéal auquel croire, alors pourquoi se battre? Autant se résigner, vivre une demi-vie sans jamais espérer voir les choses s’améliorer, ou se résoudre à lutter cyniquement, pour l’argent ou le pouvoir, comme la plupart des hommes politiques que j’ai croisé. Je ne sais pas vous, mais je préfère être taxée d’idéaliste plutôt que de jamais courir le risque de voir l’étiquette de la corruption attachée à mon nom.

Elle m’intrigue, cette voisine, depuis que je l’ai vue toute pâle sur son balcon, comme un îlot de solitude au milieu des rires faux de ses convives, elle aussi, elle doit être une vie gâchée. Parfois je regarde les femmes autour de moi, ces femmes arabes pour qui j’ai voulu donner mon sang et ma vie pendant la guerre, et un amour inextinguible s’empare de moi. C’est que je les aime, toutes, vraiment et sincèrement, et c’est pour cela que leur condition de citoyenne de deuxième classe m’énerve, c’est pour cela que je ne supporte pas d’en voir certaines se comporter non seulement comme si elles ne se battaient pas contre leur statut, mais encore comme si elles le célébraient, comme si jouer le jeu du sexisme patriarcal leur conférait une aura particulière, une place privilégiée au sein du monde des Hommes Gris et Bedonnants qui ont l’heur de présider aux destinées du monde depuis des siècles. Elles me rappellent ma grand-mère, engagées dans une course contre le temps, refusant de vieillir, annihilant leur dignité de femmes, perdue qu’elles sont dans leur volonté d’être la Favorite, celle qui fait tourner les têtes et se vider les porte-monnaie.

Mais même elles, je ne parviens pas à les détester ou à les mépriser. Je les aime parce qu’au fond, elles ne font que répéter jusqu’au grotesque ce qu’on leur a inculqué, elles ne font que respecter les règles d’une société qui les mettrait à son ban pour oser les braver, comme moi qui ai perdu ma famille lorsque mes convictions n’ont plus été au diapason des leurs, et soyons honnêtes, qui aimerait se retrouver dans ma situation? Peu nombreuses sont les femmes qui oseront se défaire comme ça d’un seul coup du carcan qu’on tente de leur imposer, non, vraiment, ce n’est pas possible. Il faut du temps, il faut prendre le temps de leur parler et d’ouvrir les yeux de celles qui peuvent très bien prendre leur destin en main si seulement un déclic se faisait en elles.

C’est ce que j’ai envie de dire à ma petite voisine, je dis petite, mais vraiment, elle doit être de quelques années plus jeune que moi seulement, elle est encore belle malgré son air enfantin, son visage gardant quelques traces d’un vague air poupin, de celui qu’ont les filles trop gâtées.

J’aime mes sœurs arabes jusque dans leurs contradictions les plus retorses, j’aime leur générosité, leur chaleur, leur inquiétude pour tout le monde sauf pour elles, leur dignité devant l’adversité, leur force et leur volonté, leurs yeux soulignés de khôl, leur pugnacité, leurs fredonnements de Fairuz, le murmures de leurs prières, tout ce qu’elles recèlent de bon et que je tente de garder à l’esprit quand j’entends leurs cancaneries pétries de préjugés, leur étroitesse d’esprit, leur méfiance envers ce qu’elle ne connaissent pas, tout ce que j’aimerais changer.

Millie m’a appelé pour m’informer que mon coup d’éclat envers son amie la pieuvre avait déjà fait le tour du voisinage et que dans la version actuelle de l’histoire j’avais déjà jeté ma tasse de café brûlant à la tête de cette charmante Madame Alice en l’agonisant d’injures. Il va sans dire que je suis à présent la Libanaise putassière qui a dû se sauver pour on ne sait quelle raison, mais je te le dis moi Souad, ce n’est pas normal que cette fille habite seule sans que l’on sache rien d’elle et bla bla bla.

Millie veut rire mais s’inquiète pour moi et ma réputation, qui est soit dit en passant le dernier de mes soucis, et je raccroche le téléphone sur ma vieille amie angoissée pour voir le ciel se teindre de pourpre sur l’ocre d’Alep, comme la grenade éclatée sur la mhalabbiyyé que me préparait une des deux cent cinquante bonnes que ma mère prenait un malin plaisir à embaucher et renvoyer à tours de bras. Au fond, je n’ai pas le droit de parler des autres ou de les juger, je n’ai jamais fait attention outre mesure à ces jeunes filles qui venaient travailler à la maison, empêtrée que j’étais dans mes histoires, incapables de me rendre compte des allées et venues de ce que ma mère appelait « le personnel de maison », personnel qui changeait à une vitesse trop rapide pour que je puisse suivre ses révolutions et développements. Je ne me cherche pas des excuses, je constate (et oui, j’essaie de m’absoudre, que croyez-vous, que je suis une sainte?).

J’allume ce qui doit être la centième cigarette de la journée, et regarde le ciel se mettre en colère contre le blanc poussiéreux de la ville, les voitures de taxis chinoises et iraniennes se battant à coup de pots d’échappement défectueux, toutes enguirlandées de fleurs artificielles, leurs courses pétaradantes se perdant dans le brouhaha incessant de Aziziyé, je regarde cette ville qui m’a accueillie quand ma ville sacrée n’a fait que m’engloutir et je me dis que oui, j’ai beau aimer les femmes arabes, ça me fait mal de penser que certains de mes camarades sont tombés en tentant d’offrir à des femmes comme Madame Alice un monde plus juste où leurs médisances auraient eu moins de prise sur une société plus égalitaire.

En bas de l’immeuble, dans la ruelle qui nous sert de cours, ma voisine sort prestement d’un taxi populaire, l’air pressé de finir de payer et de rentrer chez elle, en regardant à droite et à gauche comme un animal traqué, pâle comme à son habitude, le regard vide et les yeux aux aguets. Elle ressemble à toutes ces femmes qui marchent de par le monde sans connaître leur valeur, et je suis trop fatiguée de ma propre existence pour l’aider à se regarder dans un miroir avec d’autres yeux que ceux de son mari ou de la société.

Lady Marmelade

Des sequins, des frous-frous, des décolletés plus que plongeants, des strings dignes du Quartier Rouge d’Amsterdam. Des paillettes, des plumes, des ensembles de dentelles et de satins, déclinés en vert, en bleu, en crème, en noir, le tout au vu et au su du quidam se rendant à son travail et vaquant à ses occupations quotidiennes. 

Non mes chéris, nous ne sommes ni à Paris, Berlin ou Londres, ni dans aucune autre capitale européenne, mais bel et bien en Syrie, dans la ville ô combien conservatrice d’Alep, dans la vieille ville qui plus est, et les femmes qui pénètrent dans ces antres de la lingerie façon boudoir décadent (et vulgaire, il faut bien le dire), ne sont pas des demoiselles de la nuit, mais des mères de familles tout ce qu’il y a de plus respectables, la plupart voilées, certaines portant niqabs et gants. 

Il y a quelque chose de positivement fascinant à étudier les vitrines de lingerie qui s’offrent aux regards des passants, vitrines auxquelles, il faut bien le dire, les locaux ne font même plus attention tant ils sont habitués à ce déploiement extraordinaire de coupes extravagantes et suggestives, laissant présager de folles nuits de séduction et plus si affinités. Le contraste entre la tendance sociétale dominante dans la région de faire du sexe un sujet tabou, ainsi que l’accent qui est mis sur le devoir de décence, de chasteté et de virginité des femmes et ces vitrines remplies à l’excès d’ensembles de sous-vêtements qui feraient rougir (ou en tout cas aveugleraient) une travailleuse du sexe par ailleurs blasée, a de quoi interpeller. 

Comment dès lors expliquer la caractère provocant des modèles de lingerie proposés, mais surtout leur succès et leur visibilité extrême au sein d’un souk ou d’une rue centrale dans un environnement très conservateur?

Tout simplement, et ce n’est là que mon humble avis, parce que ces boutiques sont adressées à la femme mariée, or tout est permis à la femme mariée (dans les limites de son mariage, il va sans dire). Il ne passerait par la tête de personne de considérer ces modèles hauts en couleurs comme étant destinés à des jeunes femmes actives sexuellement en dehors des liens du mariage, c’est pour cela que personne ne s’offusque de voir un ensemble découpé selon la combinaison du dernier clip de Shakira (et nous savons tous comment notre amie aux hanches ayant une existence propre est allergique au tissu) dans une vitrine agencée avec soin et brillamment éclairée, pas plus que personne ne songerait à accabler d’injures une femme qui se rend dans ces boutiques. Ce tabou absolu des relations sexuelles avant le mariage et cette sacralisation de la virginité féminine pré-noces ont pour résultat la floraison de modèles de lingerie osés ayant littéralement pignons sur rue sans entraîner de fatwas contre leur propriétaire.  Après tout, la sensualité moyen-orientale a toujours été célébré dans des poèmes, des films, des affiches, et oui, de la lingerie, mais cette sensualité n’est permise qu’à la femme mariée. 

Il est bien connu que le rôle premier de la femme moyen-orientale est de se marier. Bien, une fois mariée, elle doit garder son mari, c’est sa responsabilité, car il semble de notoriété publique que les hommes sont de pauvres créatures sans volonté propre, et qu’il ne faudra pas leur reprocher d’aller voir ailleurs si leur épouse se refuse aux devoirs conjugaux ou ne prend pas assez soin d’elle. Pour éviter pareille calamité, il est d’absolue nécessité que ladite épouse se prête aux jeux de la séduction la plus crue, et n’ai pas peur de s’accoutrer telle une Christina Aguilera chantant Lady Marmelade, même si elle ne se retrouve pas dans les plumes roses bonbon et les strings léopards. La mère d’une jeune promise en passera donc obligatoirement par ces boutiques en réalisant le trousseau de sa fille, et lui transmettra certainement des conseils sur comment tenir sur mari et comment se comporter au lit. Be a lamb in the kitchen and a tiger in the bedroom…

Que l’on me comprenne bien: une femme doit pouvoir porter des strings en perles et soutien-gorges en satin vert pomme et strass si ça lui chante, et doit pouvoir faire exactement ce qu’elle veut de son corps (en insistant sur le possessif), ce ne sont pas les modèles en tant que tels qui m’agacent, mais simplement la double hypocrisie d’insister sur la virginité des jeunes femmes et régler ainsi ce qu’elle font de leur propre corps en mettant sur elles une pression sociétale incroyable, mais de permettre (ou d’obliger, c’est selon) à la femme qui a réussi à avoir une bague autour du doigt des pratiques qui lui étaient interdites auparavant, ou comment passer du diktat du “Fais ce que ton père veut” à “Fais ce que ton mari veut”. 

Je célébrerai les sequins de la lingerie des boutiques d’Alep quand elle cesseront ce creuser un fossé entre femmes mariées et célibataires. Pour le moment, je n’y vois qu’un instrument de plus de limitation de la femme. 

Café

 Noisette, Seda, wassat, Americano, cappucino, latte, renversé, crème, tant de  dénominations pour désigner ce breuvage divin sans lequel la moitié de la force laborieuse de l’hémisphère Nord (moi la première) serait incapable de fonctionner normalement, errant tristement tels une armée de zombies, désorientés et bloqués dans les limbes affreuses du demi sommeil, j’ai nommé le café.

Est-ce un hasard si mon premier blog s’appelle Café Thawra et si mon premier roman s’est vu l’octroi du patronyme Café Noir? Ou suis-je si viscéralement attachée (euphémisme pour dire chroniquement dépendante) à mon café matinal, potion magique reconnectant mes neurones, que j’ai la malencontreuse tendance à invoquer les précieuses fèves comme talismans bienfaiteurs?

Je n’en ai aucune idée, toujours est-il que le café me suit partout, que j’emporte son arôme replié bien au chaud dans un coin de mes facultés olfactives et que rien ne m’insupporte tant que ce café Americano, sorte de soupe brune infâme, (Du jus de chaussettes heyda, argumente ma mère de son accent de Libanaise chantante, bi arref tfouh!) auquel il semblerait que je sois condamnée sur mon lieu de travail.

Au delà des arômes et vapeurs de mes graines chéries, j’aime la sonorité du mot, en français comme en arabe, comment le ca- français se mue en Kaf arabe, lettre que j’ai du mal à prononcer, issue des tréfonds de la gorge et que le dialecte libanais rend muette, cette lettre caractéristique de la langue arabe, ce ca/kaf vigoureux, annonciateur du corps de la boisson, pour se finir en un abrupte fé pour la langue de Molière, -hua pour le tout aussi rêche arabe, façon de dire à l’auditeur, mais qu’est-ce que vous croyez, je ne compte pas vous révéler tous mes secrets dans mon nom, ce serait bien trop facile.

J’aime ce mot qui me renvoie aux cafés orientaux, endroits suprêmes de la socialisation dans le monde arabe, jusqu’à maintenant en Syrie, royaume imprenable des hakawatis, ces hommes raconteurs d’histoires fabuleuses transportant leur auditoire vers des contrées et des dynasties inconnues. J’aime ces salles enfumées du Liban où l’on commande un arguilé et un jeu de carte ou un backgammon (tawlé), jeu durant lesquels les actions sont ponctuées d’expressions turques telles que chech bech, rares intrusions linguistiques permises à l’ex colonisateur ottoman honni.

Par-delà tous ces méandres stylistiques, le café reste à jamais ma madeleine de Proust. Premier souvenir, enfoui dans mon inconscient, image à jamais imprimée dans les tréfonds de mon cerveau, gravée dans ma rétine, ma mère préparant son café turc dans sa raqwé, faisant bouillir l’eau, les yeux chassieux, les traits se remettant doucement du sommeil si profond dans lesquels ils s’étaient si délicieusement abandonnés. Ma mère m’expliquant tout en préparant son filtre de réveil, afin que je sache le faire correctement. Mesurer le volume d’eau avec une tasse à café. La faire bouillir. Mettre autant de sucre que de tasses d’eau, car ma mère prend son café wassat, moyennement sucré, alors que je me délecte de la saveur âcre et amère du café turc seda, sans l’intervention horripilante et mielleuse du sucre. Pour chaque volume d’eau, deux cuillères de café moulu Turc, très très fin, comme de la farine, un mélange de Moka et d’Arabica s’il vous plaît, puisqu’il faut vivre en Europe où l’on ne trouve pas les mélanges de ce formidable M. Najjar. Remettre sur la plaque, ou encore mieux, sur la cuisinière à gaz. Attendre les premiers frémissements du mélange. Ôter du feu. Servir, faire en sorte que la achwé, la mousse du dessus soit répartie dans les tasses. Parfumer de cardamome.

S’asseoir à sa fenêtre, allumer la première cigarette de la journée, se réveiller à la vie, le goût du Liban dans les veines. Plus tard l’ on tournera sa tasse pour y lire l’avenir dans le marc en arabesques, on y verra un mari, des jaloux, des coups de fil, des bonnes nouvelles, et surtout, surtout, un coeur au fond de la tasse.

D’épices et de parfums

Je vous préviens, je ne sais pas où ce post va me mener. Il pourrait très bien ne s’agir ici que d’élucubrations post-dînatoires entraînées par une orgie de mets arabes et mediterranéens n’ayant que peu de ressemblance avec la réalité.

J’a toujours remarqué que le principal sujet de conversations qui revenait avec mes amies (oui, parfaitement, au féminin, les clichés de genre ont la vie dure, mais je ne connais que peu d’hommes s’intéressant outre mesure à la magie des épices, sauf bien entendu quand il s’agit d’ingurgiter les mets dont elles ont servi à la confection), je disais donc, avec mes amiEs, au cours de nos dîner est tout simplement… la cuisine.

Parler de cuisine et de nourriture en mangeant, n’est-ce pas là une délicieuse mise en abîme? Voilà comment trois femmes, une palestinienne, une suissesse et une libanaise, se retrouvent autour d’un repas préparée par la palestinienne à diagnostiquer le met confectionné. Au menu ce soir: kafta bi tehini, plat de boeuf haché aux épices, oignons, persil plat et piment vert cuit au four dans une sauce à la tehini (huile de sésame) et au citron avec des pommes de terre. Oui, très léger, bien évidemment, mais ce n’est pas notre propos ici, je doute très fortement de l’intérêt de ce blog pour vous si vous faites partie de cette armée d’individus sinistres (et dont je me méfie d’ailleurs comme de la peste) perpétuellement au régime. Quoi de plus déprimant qu’un régime je vous le demande.

De simples questions sur la manière de préparer ce plat, la discussion s’est tout naturellement orientée vers d’autres mets similaires, sur diverses façons de les faire selon les pays, la Palestine mets des choux fleurs dans sa makloubé, la Syrie et le Liban se contentent des aubergines et des tomates, la Turquie fait son Keufte avec un certain mélanges épicé, la Syrie met des cerises et de la mélasse de grenade dans son kebab. Le tout bien sûr ponctué de projets de dîners gargantuesques que les femmes se promettent de cuisiner ensemble, juste pour utiliser ces produits merveilleux que sont la mélasse de caroube et de grenade, le sumac, l’eau de fleur d’oranger, les pistaches concassées, le mélange 7 épices, attention hein, pas quatre, sept, et le Libanais s’il vous plaît, un autre aurait trop de cannelle.

Il est de notoriété publique que s’il y a bien une chose qui unifie La Grande Nation Arabe (avec des majuscule s’il vous plaît, c’est tout ce qu’il lui reste la pauvre), c’est l’obsession de son peuple pour son ventre. Tout, tout, nous supporterons tout, mais assurez nous notre kebbé quotidienne sinon nous ne répondons plus de rien. J’exagère à peine, j’adore. Il y a quelque chose de très féminin dans la préparation de mets familiaux prenant de longues heures à mijoter, nécessitant moult légumes à éplucher, couper et frire, griller ou cuire. Le temps de la préparation d’un repas, la cuisine devient le sérail, un antre où les hommes osent à peine s’aventurer pendant que les femmes rient, jacassent, se confient, mijotent, complotent, blanchissent des riz, dorent des amandes, pilent la coriandre et l’ail, font sécher les feuilles de mouloukhieh au soleil, goûtent et rajoutent du sel. Temps suspendu dans l’éther, où plus rien ne compte si ce n’est le goût des choses, où l’on montre son amour à travers le fumet qui filtre au travers de la porte.

L’ambiance est telle que mêmes les dogmes du féminisme se rétractent devant groupe de femmes au sein duquel bien des sujets épineux sont abordés et des conseils s’échangent. Voyez plutôt ces séances comme des groupes de parole qui s’ignorent, car enfin quoi de plus sécurisant que de parler au clan matriarcal de sujets inavoubales au dehors?

Serait-ce pour recréer cette atmosphère que les esprits de la magie culinaire sont invoqués par la majorité des femmes arabes de ma connaissance lors d’agapes féminines? Peut-être, ou peut-être avons-nous tout simplement envie de recréer un peu de notre terre partout où nous allons, dussions-nous pour cela ramener des bâtons de cannelle d’Alep gros comme des brindilles et embaumant notre valise pour des mois.

A toutes ces femmes qui passent leur journée aux fourneaux le dimanche ou le vendredi pour finir par ne rien manger “parce qu’elles se sentent déjà pleines d’avoir goûté en cuisinant”, merci.

Rendons à César…

Ahhh de retour à Beyrouth après avoir crapahuté à travers la Syrie… Comme j’aimerais pouvoir passer directement à mes rêveries Beyrouthines, sans me sentir obligée de commenter mon passage à Damas.

Soit, allons-y, je me lance. Le dois-je vraiment? Apparemment. Très bien, voilà, j’ai beaucoup aimé Damas. Voilà, je l’ai dit, ne pourrions-nous pas passer à autre chose? Voyez-vous, je suis Libanaise, et être Libanaise équivaut le plus souvent à cracher sur Damas, sa mosquée, sa population, son régime, son accent. Vous l’aurez compris, il n’est que fort peu de bon ton d’aimer Damas lorsque l’on vient du pays du Cèdre. Je suis donc ainsi génétiquement, juridiquement et éthiquement tenue de cracher sur la capitale d’un pays avec lequel le mien entretient une relation passionnelle oscillant incessamment entre amour et haine.

Je voudrais vous y voir, moi, mes chers compatriotes Libanais, lorsque la mosquée des Ommeyades vous nargue de toute sa splendeur millénaire, lorsque les marchands de Tamar Hindi (Boisson préparée à partir d’hibiscus) vous charment de leurs mots doux rythmés du cliquetis de leurs verres. J’aimerais vous voir dénigrer Damas lorsque l’affabilité exquise de ses habitants vous fait sentir la bienvenue. Pas facile, vous en conviendrez, lorsqu’une ville sur laquelle vous avez des préjugés n’a pas l’amabilité de s’y soumettre, et pire, a l’outrecuidance d’en être l’opposée. Oui, effectivement, je suis bien d’accord, Damas aurait pu faire un effort.  

C’est donc la mort dans l’âme que j’ai dû me rendre à l’évidence. Après avoir déambulé dans le quartier de Bab Touma, dîné aux fameux restaurants de Haretna et Naranj, marchandé avec un antiquaire pour une ancienne montre suisse à fonctionnement manuel, discuté avec des passants, des touristes, des étudiants en arabe et autres écrivains en goguette, j’ai fatalement dû admettre, à mon corps défendant, que la ville de la dynastie des Assad est non seulement belle, mais aussi dynamique, en pleine ébullition, mystérieuse et animée. Plus ouverte qu’Alep et plus fidèle à son héritage arabe que Beyrouth, Damas offre à ses habitants pléthore d’activités culturelles et sociales, de concerts de Marcel Khalifé dans sa citadelle à des jams improvisés au coin d’une rue de la vieille ville.

Damas m’a charmée, mais je te jure Beyrouth, tu reste mon seul amour (Beyrouth est ma vieille épouse jalouse, je ne peux décemment pas couvrir d’éloges une autre ville qu’elle, elle risquerait de me fermer ses portes et de me bouder sans fin).

Poste Restante, Alep

A toi mon ami qui voyage à travers la Syrie, arrête toi un peu sur la route des caravansérails, sur ce qui fut le haut lieu des intrigues ottomanes et européennes, cité du textile sur la route de la soie, citadelle imprenable de Saladin, le joyau de la Syrie avant l’avènement de sa sœur ennemie Damas. Il y a les couleurs, ou plutôt, la couleur. Du blanc dans toutes ses déclinaisons: beige fané des vieilles églises, ocre doré des nouvelles constructions, rose poudré des exquises mosquées décorées de stuc, nacre des meubles damascènes, soleil de plomb passant du jaune au blanc à force de trop briller les mois d’été. Ça et là, un dôme de turquoise tente de rivaliser avec le ciel pour trancher de bleu cette étendue de lait. Alep se remet péniblement de siècles de grandeur, suivis de décennies d’ostracisme imposé par le régime au pouvoir, punition infligée à toute une ville pour le conservatisme obscur d’une poignée de ses habitants. Haut bastion des Frères Musulmans, l’influence du mouvement de Hassan Al Banna se fait encore sentir dans de nombreux domaines de la vie quotidienne des Alépins, notamment, pour ce qui est de sa manifestation la plus visible, dans l’habillement des femmes. En effet, la vaste majorité des Alépines musulmanes portent le voile, et bon nombre portent le Niqab, n’hésitant pas à compléter leur ensemble de gants et de voiles cachant la totalité de leur visage. Si l’habillement féminin semble des plus conservateurs, il serait faux de prétendre que la ville millénaire est repliée sur elle-même, fermée à toute forme de différence. Pour preuve, la présence significative de chrétiens, syriaques et arméniens ayant fui le génocide de 1918 pour la majorité, mais représentant une myriade d’églises chrétiennes d’Orient, cohabitant sans heurts avec la majorité sunnite de la ville. Églises et mosquées se côtoient, sans se mélanger outre mesure, certes, mais sans qu’une partie tente de réduire l’autre au rang de citoyen de seconde zone. La politique protectrice des minorités de la dynastie Al Assad y est sans doute pour beaucoup, toujours est-il qu’une femme, arabe ou non, marchant dans les rues d’Alep en débardeur et pantalon, ou en robe quelque peu ajustée attirera certes les regards, mais ne causera pas non plus d’émeutes et d’appels au comité de protection des mœurs. Je suis bien placée pour le savoir, ayant moi-même été cette femme, très typée arabe qui plus est. Alep est la ville idéale pour se perdre dans le dédale des ruelles pavées de sa vieille ville, sacrée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Loin d’être une ville musée, bon nombre d’Alépins habitent encore la vieille ville, assurant par là la pérennité de ville habitée et non pas seulement de ville touristique à visiter. Les habitants vaquent à leurs occupations, sans se soucier outre mesure que le sol que foulent leurs pas renferment les pas de siècles d’habitants avant eux, ayant battus ces mêmes pavés. Malgré le conservatisme moderne, Alep me fait toujours l’effet d’une ville bien plus mystérieuse qu’il n’y parait. Au dehors, la doctrine musulmane sévère, les embouteillages de taxis (Note sur les taxis d’Alep: ceux-ci sont un véritable poème. La Flotte Jaune est composée de voitures chinoises et iraniennes, au moteur faisant penser à un chat enroué, rafistolées de toute part, décorées à l’intérieur de manière absolument kitchissime, avec des roses, des guirlandes, des autocollants de Hafez et Bashar al Assad, musique bédouine ou arabe de la pire facture s’éraillant des auto-radios. Chaque voyage est un flirt avec la mort, mais permet également de mieux découvrir la ville et de parfaire ses connaissances des routes et quartiers, les chauffeurs n’ayant le plus souvent pas la moindre idée de l’endroit où vous les supplier de vous accompagner.) , je disais donc, au dehors, les apparences d’une ville arabe moderne, en pleine phase de développement après avoir été négligée et mise au ban du pays, au dehors également les restaurants n’offrant pas d’alcool. A l’intérieur, les intrigues de la nuit, les secrets murmurés à l’abri des persiennes et des khans, les fêtes où les spiritueux coulent à flot organisées derrière les portes closes. Au sous-sol, des tunnels partant des vieilles maisons arabes (la plupart reconverties en boutiques hôtels), conduisant directement à la citadelle, stratagème de défense imaginé afin de protéger la population en cas d’assaut sur la ville. Je pourrais disserter des heures sur les souks, ces labyrinthes abritant victuailles, robes de mariées en nylon et tulle et autres bijoux en or grossièrement travaillés, sur les boutiques de lingerie arborant dans leur vitrine les derniers modèles de déshabillés dont je suis convaincue qu’ils sortent tout droit d’un dressing de film X ou d’un sex shop néerlandais, sur les vendeurs du fameux savon d’Alep disposant artistiquement leurs précieux cubes en tours et autres constructions élaborés, ou encore sur l’incroyable affabilité des gens, arborant une certaine innocence que beaucoup de Syriens ont su conserver. Je pourrais converser des heures sur la citadelle, sur les codes et autres règles immuables qui quadrillent la société Alépine, sur la scène artistique émergente (le festival de la photographie d’Alep est parmi l’un des plus inportants du Moyen-Orient). Je pourrais vous parler de la Ville Blanche pendant des heures encore, mais je préfèrerai que vous vous y rendiez pour en admirer les richesses.

Conseils:

 —> Réserver une chambre dans un boutique hôtel de la ville, ces maisons arabes rénovées valent le détour. Quelques noms: Le Mandaloun, Le Jdaydé, Le Yasmeen ou encore le Mansouryié, le plus luxueux avec seulement 8 chambres, toutes décorées selon un thème différent, allant de la Chambre Hittite, à L’Ottomane, en passant par la Grecque

—> Aller prendre un plat de Foul chez Abou Abdo à Jdaydeh, véritable institution de la Ville, puis rendre une petite visite à Issa Touma, photographe et directeur de la galerie Le Pont Gallery

—> A Lire: Le premier et dernier roman du très regretté Robert Tewdewr Moss Cleopatra’s Wedding Gift