Rendons à César…

Ahhh de retour à Beyrouth après avoir crapahuté à travers la Syrie… Comme j’aimerais pouvoir passer directement à mes rêveries Beyrouthines, sans me sentir obligée de commenter mon passage à Damas.

Soit, allons-y, je me lance. Le dois-je vraiment? Apparemment. Très bien, voilà, j’ai beaucoup aimé Damas. Voilà, je l’ai dit, ne pourrions-nous pas passer à autre chose? Voyez-vous, je suis Libanaise, et être Libanaise équivaut le plus souvent à cracher sur Damas, sa mosquée, sa population, son régime, son accent. Vous l’aurez compris, il n’est que fort peu de bon ton d’aimer Damas lorsque l’on vient du pays du Cèdre. Je suis donc ainsi génétiquement, juridiquement et éthiquement tenue de cracher sur la capitale d’un pays avec lequel le mien entretient une relation passionnelle oscillant incessamment entre amour et haine.

Je voudrais vous y voir, moi, mes chers compatriotes Libanais, lorsque la mosquée des Ommeyades vous nargue de toute sa splendeur millénaire, lorsque les marchands de Tamar Hindi (Boisson préparée à partir d’hibiscus) vous charment de leurs mots doux rythmés du cliquetis de leurs verres. J’aimerais vous voir dénigrer Damas lorsque l’affabilité exquise de ses habitants vous fait sentir la bienvenue. Pas facile, vous en conviendrez, lorsqu’une ville sur laquelle vous avez des préjugés n’a pas l’amabilité de s’y soumettre, et pire, a l’outrecuidance d’en être l’opposée. Oui, effectivement, je suis bien d’accord, Damas aurait pu faire un effort.  

C’est donc la mort dans l’âme que j’ai dû me rendre à l’évidence. Après avoir déambulé dans le quartier de Bab Touma, dîné aux fameux restaurants de Haretna et Naranj, marchandé avec un antiquaire pour une ancienne montre suisse à fonctionnement manuel, discuté avec des passants, des touristes, des étudiants en arabe et autres écrivains en goguette, j’ai fatalement dû admettre, à mon corps défendant, que la ville de la dynastie des Assad est non seulement belle, mais aussi dynamique, en pleine ébullition, mystérieuse et animée. Plus ouverte qu’Alep et plus fidèle à son héritage arabe que Beyrouth, Damas offre à ses habitants pléthore d’activités culturelles et sociales, de concerts de Marcel Khalifé dans sa citadelle à des jams improvisés au coin d’une rue de la vieille ville.

Damas m’a charmée, mais je te jure Beyrouth, tu reste mon seul amour (Beyrouth est ma vieille épouse jalouse, je ne peux décemment pas couvrir d’éloges une autre ville qu’elle, elle risquerait de me fermer ses portes et de me bouder sans fin).

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Poste Restante, Alep

A toi mon ami qui voyage à travers la Syrie, arrête toi un peu sur la route des caravansérails, sur ce qui fut le haut lieu des intrigues ottomanes et européennes, cité du textile sur la route de la soie, citadelle imprenable de Saladin, le joyau de la Syrie avant l’avènement de sa sœur ennemie Damas. Il y a les couleurs, ou plutôt, la couleur. Du blanc dans toutes ses déclinaisons: beige fané des vieilles églises, ocre doré des nouvelles constructions, rose poudré des exquises mosquées décorées de stuc, nacre des meubles damascènes, soleil de plomb passant du jaune au blanc à force de trop briller les mois d’été. Ça et là, un dôme de turquoise tente de rivaliser avec le ciel pour trancher de bleu cette étendue de lait. Alep se remet péniblement de siècles de grandeur, suivis de décennies d’ostracisme imposé par le régime au pouvoir, punition infligée à toute une ville pour le conservatisme obscur d’une poignée de ses habitants. Haut bastion des Frères Musulmans, l’influence du mouvement de Hassan Al Banna se fait encore sentir dans de nombreux domaines de la vie quotidienne des Alépins, notamment, pour ce qui est de sa manifestation la plus visible, dans l’habillement des femmes. En effet, la vaste majorité des Alépines musulmanes portent le voile, et bon nombre portent le Niqab, n’hésitant pas à compléter leur ensemble de gants et de voiles cachant la totalité de leur visage. Si l’habillement féminin semble des plus conservateurs, il serait faux de prétendre que la ville millénaire est repliée sur elle-même, fermée à toute forme de différence. Pour preuve, la présence significative de chrétiens, syriaques et arméniens ayant fui le génocide de 1918 pour la majorité, mais représentant une myriade d’églises chrétiennes d’Orient, cohabitant sans heurts avec la majorité sunnite de la ville. Églises et mosquées se côtoient, sans se mélanger outre mesure, certes, mais sans qu’une partie tente de réduire l’autre au rang de citoyen de seconde zone. La politique protectrice des minorités de la dynastie Al Assad y est sans doute pour beaucoup, toujours est-il qu’une femme, arabe ou non, marchant dans les rues d’Alep en débardeur et pantalon, ou en robe quelque peu ajustée attirera certes les regards, mais ne causera pas non plus d’émeutes et d’appels au comité de protection des mœurs. Je suis bien placée pour le savoir, ayant moi-même été cette femme, très typée arabe qui plus est. Alep est la ville idéale pour se perdre dans le dédale des ruelles pavées de sa vieille ville, sacrée patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Loin d’être une ville musée, bon nombre d’Alépins habitent encore la vieille ville, assurant par là la pérennité de ville habitée et non pas seulement de ville touristique à visiter. Les habitants vaquent à leurs occupations, sans se soucier outre mesure que le sol que foulent leurs pas renferment les pas de siècles d’habitants avant eux, ayant battus ces mêmes pavés. Malgré le conservatisme moderne, Alep me fait toujours l’effet d’une ville bien plus mystérieuse qu’il n’y parait. Au dehors, la doctrine musulmane sévère, les embouteillages de taxis (Note sur les taxis d’Alep: ceux-ci sont un véritable poème. La Flotte Jaune est composée de voitures chinoises et iraniennes, au moteur faisant penser à un chat enroué, rafistolées de toute part, décorées à l’intérieur de manière absolument kitchissime, avec des roses, des guirlandes, des autocollants de Hafez et Bashar al Assad, musique bédouine ou arabe de la pire facture s’éraillant des auto-radios. Chaque voyage est un flirt avec la mort, mais permet également de mieux découvrir la ville et de parfaire ses connaissances des routes et quartiers, les chauffeurs n’ayant le plus souvent pas la moindre idée de l’endroit où vous les supplier de vous accompagner.) , je disais donc, au dehors, les apparences d’une ville arabe moderne, en pleine phase de développement après avoir été négligée et mise au ban du pays, au dehors également les restaurants n’offrant pas d’alcool. A l’intérieur, les intrigues de la nuit, les secrets murmurés à l’abri des persiennes et des khans, les fêtes où les spiritueux coulent à flot organisées derrière les portes closes. Au sous-sol, des tunnels partant des vieilles maisons arabes (la plupart reconverties en boutiques hôtels), conduisant directement à la citadelle, stratagème de défense imaginé afin de protéger la population en cas d’assaut sur la ville. Je pourrais disserter des heures sur les souks, ces labyrinthes abritant victuailles, robes de mariées en nylon et tulle et autres bijoux en or grossièrement travaillés, sur les boutiques de lingerie arborant dans leur vitrine les derniers modèles de déshabillés dont je suis convaincue qu’ils sortent tout droit d’un dressing de film X ou d’un sex shop néerlandais, sur les vendeurs du fameux savon d’Alep disposant artistiquement leurs précieux cubes en tours et autres constructions élaborés, ou encore sur l’incroyable affabilité des gens, arborant une certaine innocence que beaucoup de Syriens ont su conserver. Je pourrais converser des heures sur la citadelle, sur les codes et autres règles immuables qui quadrillent la société Alépine, sur la scène artistique émergente (le festival de la photographie d’Alep est parmi l’un des plus inportants du Moyen-Orient). Je pourrais vous parler de la Ville Blanche pendant des heures encore, mais je préfèrerai que vous vous y rendiez pour en admirer les richesses.

Conseils:

 —> Réserver une chambre dans un boutique hôtel de la ville, ces maisons arabes rénovées valent le détour. Quelques noms: Le Mandaloun, Le Jdaydé, Le Yasmeen ou encore le Mansouryié, le plus luxueux avec seulement 8 chambres, toutes décorées selon un thème différent, allant de la Chambre Hittite, à L’Ottomane, en passant par la Grecque

—> Aller prendre un plat de Foul chez Abou Abdo à Jdaydeh, véritable institution de la Ville, puis rendre une petite visite à Issa Touma, photographe et directeur de la galerie Le Pont Gallery

—> A Lire: Le premier et dernier roman du très regretté Robert Tewdewr Moss Cleopatra’s Wedding Gift